Le règne de la beauté selon Nelly et Greta

Résister, c’est souffrir. Et ne pas résister, c’est aussi souffrir, peu importe le nombre de couches de maquillage appliquées, les injections et les chirurgies, croit notre chroniqueuse Marilyse Hamelin.

Photo : Ulf Andersen / Getty Images

« J’aimerais ça être belle, moi aussi. » J’étais avec ma mère, dans sa salle de bain. On se maquillait avant le concert du jeune Hubert Lenoir, lorsque cette phrase lui a échappé. Être belle. Comme si elle ne l’était pas.

Mais voilà, nous tombons pas mal tous dans le panneau en confondant beauté et jeunesse. Ensuite, il est bien facile de blâmer celles qui, à l’instar de Madonna, cherchent par tous les moyens à camoufler le passage du temps, comme j’ai entendu Nathalie Petrowski le faire au micro de Pénélope McQuade. Facile aussi pour le scénariste Richard Blaimer de déplorer en entrevue et dans sa série Cerebrum le fait que de très jeunes femmes aient recours à des injections de botox « préventives ». Bien facile, mais un peu hypocrite.

Après tout, est-ce réellement un caprice superficiel que de craindre les effets du vieillissement sur son apparence dans une société où règne encore le deux poids, deux mesures et où l’on observe, entre autres, le phénomène des tempes grises de la séduction ou de la répulsion, selon que l’on soit de genre masculin ou féminin? Ce monde impitoyable pour les femmes, dans lequel de jeunes filles à peine pubères vendent de la crème antiride sur des panneaux publicitaires géants, c’est celui qu’a aussi décrit Nelly Arcan, disparue il y a 10 ans, et dont on célèbre la mémoire ces jours-ci.

Bien sûr, on peut choisir de faire fi, de ne pas se conformer aux diktats de la beauté. Mais il y a un prix à payer, il y en a toujours un. Un exemple parmi d’autres, étant ni grosse ni maigre, je me suis néanmoins fait conseiller de perdre plusieurs kilos pour rencontrer davantage de succès dans la portion télévisuelle de ma carrière. À ce jour, je n’ai pas cédé à la pression, mais cela implique bien souvent de s’autoconfiner à la marge, à quelques rares exceptions près.

Résister, c’est souffrir. Et ne pas résister, c’est aussi souffrir. Peu importe le nombre de couches de maquillage appliquées, les injections, les chirurgies et autres colorations capillaires à intervalle régulier, tout est toujours à recommencer. La bataille contre le vieillissement est perdue d’avance. Et puis, de toute manière, quoi qu’on fasse, on sera jugées. On juge les femmes pour leur coquetterie — Nelly Arcan en était l’incarnation parfaite — et aussi celles qui ne le sont pas. Des thèmes qu’explore à son tour l’autrice Karine Rosso dans Mon ennemie Nelly, un excellent premier roman, que j’ai dévoré.

Déteste-toi toi-même

Dans Beauté fatale, un essai paru trois ans après la mort de Nelly Arcan, la journaliste au Monde diplomatique Mona Chollet s’attaque à l’enjeu de l’aliénation des femmes par la culture de masse (séries télé, blogues de beauté, tyrannie du look, régimes minceur…) en démontrant combien le complexe industriel de la mode et de la beauté met tout en œuvre pour alimenter les complexes féminins, qui leur rapportent si cher.

Autrement dit, il y a un impératif financier à maintenir bien en vie le sexisme au cœur de la sphère médiatico-culturelle. Formulé comme ça, ça sonne un peu comme un délire complotiste, mais, comme l’écrit l’essayiste, il est vrai qu’au cœur de ce culte de la beauté ambiant « prospère une haine de soi et de son corps, entretenue par le matraquage de normes inatteignables ». C’est même une vérité de La Palice.

Posez-vous la question : combien d’années perdues, volées pour chaque femme, à se demander de quoi elle a l’air, si elle est assez mince, si elle va trouver l’amour ? Imaginez toute cette énergie gaspillée à chercher à plaire, ce désir et cet acharnement à « être belle », qui pourrait être utilisé à meilleur escient ?

La haine de son propre corps est une tare qui se perpétue et se transmet à un âge où il n’est pas encore question de sens critique. Pire, avec l’avènement d’outils comme Instagram et des influenceurs qui nous vendent une image de la perfection s’éloignant toujours davantage de la réalité, l’ennemi est plus que jamais internalisé, en circuit direct du creux de la main vers le cœur. Il nous envahit 24 heures par jour, 7 jours sur 7, et l’on se débat comme on peut.

Cette haine de soi, Nelly Arcan la dénonçait et l’incarnait à la fois, dans toute sa complexité et ses contradictions. Son message était à ce point dérangeant qu’il nous a collectivement fallu en fusiller l’importune porteuse en la tournant au ridicule, en lui infligeant le supplice de l’humiliation qui tue.

Ce système qui engendre la haine de soi, elle a voulu en ébranler l’existence même avec sa mort, se jetant corps et âme à son assaut, comme un soldat condamné fonce sur les lignes ennemies en criant « allez vous faire foutre! »

Détournement de haine

Tant de choses ont changé en dix ans… Si Nelly Arcan vivait encore, serait-elle éco-anxieuse, elle aussi, en plus de tout le reste?

De nos jours, au poids de s’engager contre les iniquités de genre, s’ajoute non seulement la responsabilité de dénoncer le racisme, l’homophobie, la transphobie et bien d’autres choses, mais aussi, et surtout, celle de parler de la crise climatique en cours. Après tout, n’est-ce pas le rôle du féminin, dans tout ce que cette notion englobe, que de protéger le vivant face à la destruction ?

Et à quel point toutes ces embûches mises sur notre chemin, ces diktats qui distraient, que dis-je, ces sources de souffrance profondes et réelles, nous empêchent-elles d’avancer et de construire ? Et comment trouver la force de les terrasser ?

Je songe souvent à ma photo préférée de 2019, comme un mantra, comme un idéal. Capté au forum économique mondial de Davos en janvier dernier, le cliché nous montre l’anthropologue Jane Goodall et la jeune environnementaliste Greta Thunberg se regardant avec bienveillance, esquissant un sourire complice. Il s’en dégage un sentiment de conviction, de force tranquille, une certaine sérénité devant l’épreuve à venir.

Cette photo est pour moi une précieuse lueur d’espoir. Tout m’émeut dans celle-ci : d’une part la noble beauté de la sagesse de l’une et, de l’autre, la jeunesse frondeuse, pas celle qui cherche à plaire ou séduire, mais qui, au contraire, semble s’en contreficher éperdument.

Ces héroïnes n’ont pas une seconde à perdre, parce qu’il est minuit moins une. Puissions-nous, toutes, trouver une manière de les rejoindre dans cet affranchissement aussi révolutionnaire que nécessaire.

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1 commentaire
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« je me suis néanmoins fait conseiller de perdre plusieurs kilos pour rencontrer davantage de succès dans la portion télévisuelle de ma carrière. »

Et je parie que ce sont des femmes qui vous ont donner ce conseil.

Je regarde la photo de votre profil de L’actualité et je ne voie pas comment une belle tête comme ça pourrait être désavantagée à la télé.

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