Le retour de Desjardins

Il est sorti de sa tanière pour venir présenter son dernier opus, L’existoire, qui témoigne encore une fois de son talent, de sa tendresse pour l’humanité et de son aversion pour les pilleurs de l’environnement.

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Photo : Jean-François Bérubé

Cétait un soir de janvier, il y a 20 ans, à La Licorne, un petit théâtre de la rue Papineau, à Montréal. Un gringalet à lunettes, encore inconnu du grand public même s’il avait la quarantaine déjà bien entamée, occupait la scène. Seul au piano, il a chanté : « Ton dos parfait comme un désert / Quand la tempête a passé sur ton corps » (« Tu m’aimes-tu »). Dès lors, ceux qui avaient le bonheur d’être dans la salle ont su que la chanson québécoise ne serait désormais plus la même. Un nom venait de s’ajouter à la courte liste des géants. Il y avait eu Félix Leclerc et Gilles Vigneault. Il y aurait désormais Richard Desjardins.

Vingt ans plus tard, le plus engagé des artistes québécois ne baisse pas la garde. Au moment où il lançait son album L’existoire, ce printemps, il mettait aussi la touche finale à Trou story, documentaire-pamphlet portant sur l’histoire de l’industrie des mines, de Sudbury à Val-d’Or, qu’il cosigne avec Robert Monderie, celui avec qui il avait réalisé Le peuple invisible (2007), L’erreur boréale (1999) et plusieurs autres films. Le brûlot sera présenté l’automne prochain. Controverse assurée…

Unanimement salué par la critique tant pour la richesse et la poésie des textes que pour la qualité et la diversité des musiques, L’existoire rassemble à la fois des chansons tendres et des chansons que Desjardins qualifie lui-même de « colonnes », dans la mesure où elles pourfendent avec ironie les « salauds », comme la chanson « Développement durable », qui met en scène un homme qui pille l’environnement sans vergogne : « Moi j’en vois pas d’problème : / skidoo, seadoo, quat’roues / Chu dans « l’club des ben d’même ». / Des fioumes pis ben d’la broue. » Superbement réalisé par le guitariste et multi-instrumentiste Claude Fradette, l’album s’ouvre et se termine par deux pièces instrumentales, qui rappellent que Desjardins est également un musicien accompli, aussi à l’aise dans le country et le bluegrass, dans les airs joyeux ou mélancoliques, que dans le contrepoint et les quatuors à cordes ou le piano à la Chopin.

Ce n’est qu’au printemps de 2012 que l’on entendra sur scène, au Québec, les chansons de L’existoire. Cet été, Richard Desjardins présentera un spectacle intimiste, seul à la guitare, dans une quinzaine de villes de France, y compris dans un petit théâtre de Paris. Il avait entrepris cette tournée française l’hiver dernier. « Je croyais que les Français m’avaient oublié, parce que je les avais négligés au cours des dernières années. J’avais tort », se réjouit-il. Comment les Français auraient-ils pu oublier celui qu’ils ont comparé, il y a 10 ans, à Léo Ferré ?

Inquiet de l’élection d’un gouvernement conservateur majoritaire, perplexe devant le Plan Nord du gouvernement du Québec, préoccupé par l’avenir des régions, le poète abitibien a accordé à L’actualité l’un de ses rares entretiens.

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Comment avez-vous réagi à l’élection d’un gouvernement conservateur majoritaire ?

– Mal… Ce n’est pas une bonne nouvelle. Je m’inquiète pour Radio-Canada, l’Office national du film, le Conseil des arts et l’ensemble des institutions culturelles. Des métiers comme le mien sont menacés. Harper a commencé à mettre ses hommes en place et ça va fesser. Je m’inquiète aussi de voir qu’un créationniste [Gary Goodyear] soit ministre d’État aux Sciences et à la Technologie. J’ai été stupéfait de l’entendre dire un jour qu’il « croyait à la théorie de l’évolution ». C’est un fait ! On n’a pas à y « croire » ou non ! On dirait une bande de républicains du Middle West…

Vous prônez des valeurs de gauche depuis plus de 30 ans, tant dans vos chansons que dans vos documentaires. Les résultats électoraux vous amènent-ils à croire que votre « message » ne passe pas, malgré tout l’amour que le public vous porte ?

– Non. Je ne suis surtout pas découragé. Je me dis plutôt qu’il faut de toute urgence adopter un mode de scrutin proportionnel, plus conforme à la réalité des gens. C’est aberrant que moins de 39 % de la population permette aux conservateurs d’être majoritaires et à Stephen Harper de régner en empereur. Je sais que je ne suis pas seul avec mes opinions. Il y a un noyau dur, un noyau important de gens qui ont soif de justice sociale, qui sont solidaires des pauvres et des exclus, qui croient au bien commun plutôt qu’au bien des grosses compagnies. Je connais le Québec comme le fond de ma poche, à force de le parcourir comme chanteur, et je le sais. D’ailleurs, le politicien le plus populaire au Québec, tous partis confondus, n’est-il pas Amir Khadir, le député de Québec solidaire ?

Vous préparez un documentaire qui s’annonce « coup-de-poing » sur l’industrie des mines au Québec et en Ontario. Que pensez-vous du Plan Nord du gouvernement du Québec ?

– Disons d’abord que j’ai du mal à entendre parler du Plan Nord quand les Indiens de la réserve de Kitcisakik n’ont toujours pas l’eau courante et l’électricité… Je ne crois pas au Plan Nord, parce que, en vertu de ses bases actuelles, c’est un contrat général avec l’industrie. Le gouvernement est le bras politique des chambres de commerce et des grosses compagnies. Je lisais récemment que les économistes ne peuvent prédire avec précision l’avenir sur un horizon de plus de deux ans. Quand le gouvernement du Québec fait des projections sur plus de 25 ans, c’est du Walt Disney, de la fiction ! Mes recherches pour Trou story m’ont aussi rappelé à quel point l’actuelle Loi sur les mines est outrancière et abusive pour les citoyens et qu’elle favorise l’industrie.

Les autres géants de la chanson québécoise, pensons à Félix Leclerc ou à Gilles Vigneault, faisaient – ou font toujours – de la cause indépendantiste l’un des moteurs de leur engagement. On cherche en vain le mot « pays » dans votre poésie. Où logez-vous ?

– Je suis un indépendantiste dans l’âme. Mais je loge ailleurs. Ils parlent de « pays », moi je parle plutôt du « territoire ». Le Québec a beaucoup changé depuis 25 ans. On déserte les régions à un rythme affolant. Plus de la moitié des Québécois vivent à moins de 100 kilomètres de Montréal. On assiste à la « mexicanisation » du territoire. Parce qu’elles sont délaissées et que leur économie va mal, les régions sont de plus en plus à la merci des grosses compa­gnies et des autres profiteurs. C’est vrai dans le secteur des mines et dans le secteur de la forêt. On est prêt à sacri­fier les redevances. Sur la question de l’indépendance, le Parti québécois ne fait pas la job. Je ne vois pas de plan, pas de vision. Depuis 10 ans, les membres de ce parti s’entredéchirent et discutent de chefferie, un peu comme les socia­listes français. Quand ils ont été au pouvoir, ils n’étaient pas mieux que les autres, que ce soit dans leurs politiques forestières ou dans leurs rapports avec les autochtones.

Les gouvernements courtisent les régions depuis quelques années, justement. C’est le cas des conservateurs. Vous devriez vous en réjouir, non ?

– Ce que je remarque plutôt, c’est que quand les politiciens viennent en région, ils vont systématiquement faire leurs annonces dans les chambres de commerce. Ils sont au service des gens d’affaires. Jamais ils ne vont voir les groupes communautaires, les banques alimentaires ou les organisations qui représentent les mal pris.

Il y a 10 ans, la France vous a réservé un accueil triomphal. Dithyrambiques, les critiques vous comparaient à Léo Ferré et aux plus grands. Que s’est-il passé depuis ?

– Pour s’implanter en France, il faut vivre là-bas. Je n’étais pas prêt à cela. À Paris, chaque soir, il y a 700 spectacles. Ce n’est pas évident de s’imposer. J’ai été un bon moment sans y aller. Mais je suis retourné en France, l’hiver dernier, pour présenter mon spectacle solo Richard Guétare [sic]. J’ai été extrêmement bien accueilli et mes salles étaient pleines. Même chose en Suisse, où j’ai un public fidèle. Je croyais que la France m’avait oublié, mais je me trompais ! J’y retourne cet été. On verra bien…

Tous les critiques ont mis en lumière la grande valeur poétique de vos textes dans L’existoire. Au lancement de l’album, votre ami Gilles Vigneault a dit qu’il était « jaloux ». Avez-vous l’impression de vous être surpassé ?

– D’abord, je laisse aux autres le soin d’analyser mes textes. Je ne suis pas mécontent de mes textes. Mais, comme je le disais à un journaliste du Devoir, je me méfie de la « poésie poétique ». J’ai une admiration sans bornes pour certains poètes, comme Roland Giguère, avec qui je ne me sens pas de taille, alors qu’avec d’autres, comme Gaston Miron, je n’embarque pas. Quant à la phrase de Vigneault, au lancement, c’était seulement au sujet du mot « existoire ». Il n’a pas à être jaloux de moi !