Le retour du feuilleton

Alors que tant de journaux imprimés disparaissent en fumée, voilà que renaît de ses cendres le désuet genre romanesque qu’ils avaient créé.

Le retour du feuilleton
Umberto Eco – Photo : Luigi Chiesa/C.C.

Un orphelin en quête de ses origines, un prêtre au passé libertin, une comtesse prisonnière de son cruel époux, un millionnaire assassin, une poissonnière qui se met à accomplir des miracles après avoir empoisonné son mari et prostitué sa fille…

Comment ne pas ressentir un brin de nostalgie pour les romans-feuilletons quand on se plonge dans Mystères de Lisbonne (lisez-en un extrait ici), chef-d’œuvre que le très prolifique auteur portugais Camilo Castelo Branco écrivit en 1854 et qui vient d’être publié pour la première fois en français ? En fait de personnages outranciers, de péripéties échevelées et d’intrigues à dormir debout, on peut difficilement trouver mieux…

De tous les genres romanesques, le roman-feuilleton est sans conteste le plus invraisemblable – et, de ce fait, le plus dépassé. Pourtant, certains auteurs, comme Michael Chabon, recommencent à s’y intéresser. Umberto Eco lui-même vient de céder à l’envie d’en commettre un.

Un choix formel d’autant plus paradoxal que Le cimetière de Prague vise à dénoncer la plus infâme supercherie de l’histoire de l’édition : Les protocoles des sages de Sion – le soi-disant compte rendu d’une réunion de leaders juifs exposant leurs plans pour dominer le monde. Alors qu’il a été prouvé dès 1921 qu’il s’agissait d’un outil de propagande antisémite commandé par la police secrète russe, ce faux a influencé entre autres Hitler et Henry Ford, et continue d’être considéré comme un document authentique par les islamistes et les néonazis.

Le choix d’Eco est loin d’être innocent : les Protocoles ont d’abord été inspirés par un roman-feuilleton d’Alexandre Dumas (Joseph Balsamo), et leur histoire, étroitement mêlée à la montée de l’antisémitisme en Europe au 19e siècle, est absolument rocambolesque. À tel point qu’Eco doit nous assurer que tous les personnages, à l’exception du principal, « ont réellement existé et ont fait et dit ce qu’ils font et disent dans le roman ». Parmi ceux-ci, on compte Gougenot des Mousseaux, premier paranoïaque d’un complot judéo-maçonnique, Édouard Drumont, fondateur de la Ligue antisémitique de France, et le socialiste Toussenel, qui imputait aux Juifs l’invention du capitalisme.

Quel esprit pervers mais néanmoins habile a bien pu imaginer les Protocoles ? Eco en attribue la paternité au fictif Simon Simonini, un notaire atteint de racisme aigu. Ayant appris à forger de faux documents en Italie, cette odieuse crapule poursuit sa carrière à Paris, où la police l’engage pour fabriquer des preuves contre les républicains, les communards et les dreyfusards. Sous les traits d’un abbé, il infiltre les milieux maçonniques et occultistes, et fait publier sur eux les pires calomnies. Pour ourdir ses machinations, il ne recule ni devant les attentats ni devant le meurtre.

Mais l’œuvre de sa vie, celle qu’il ne cessera de raffiner et d’enrichir au cours des années, c’est une imaginaire conférence de rabbins réunis dans le cimetière de Prague pour comploter contre le monde chrétien. Simonini espère que cette pure fabulation convaincra ses concitoyens qu’il n’existe qu’une solution à la question juive, et que celle-ci doit être finale.

Certains critiques ont reproché à Eco d’avoir choisi comme protagoniste un virulent antisémite et de véhiculer, par sa bouche, un discours haineux. Les lecteurs, espère-t-on, sauront faire la part des choses. Car Eco, loin d’être ambigu, nous rappelle qu’à l’heure où Internet favorise la diffusion de multiples théories du complot et où, dans tant de pays, la xénophobie à l’égard des immigrants passe pour du nationalisme, « Simonini est encore parmi nous ».

 

Mystères de Lisbonne
Par Camilo Castelo Branco
Michel Lafon, 608 p., 39,95 $.

Le cimetière de Prague
Par Umberto Eco
Grasset, 560 p., 34,95 $.

 

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ET ENCORE…

Umberto Eco est fasciné depuis longtemps par les histoires de complots, où les faux documents et les manipulations policières contribuent à brouiller les frontières entre faits historiques et fiction. En 1988, dans Le pendule de Foucault, il consacrait déjà quelques pages aux Protocoles des sages de Sion. Il est revenu sur les origines du mythe de la conspiration juive en 1996, dans « Protocoles fictifs », un essai publié dans le recueil Six promenades dans les bois du roman et d’ailleurs.

 

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