Le Rôdeur de la Paramount

Le Rôdeur de la Paramount par Pierre Fortin avec l’aimable autorisation des Éditions Québec Amérique, tous droits réservés.

Novembre 2006

L’homme ne voulait pas être vu. Cela lui semblait évident.

Celui qui se déplaçait rue Notre-Dame jetait de brusques regards derrière lui, passait un peu trop de temps à examiner les reflets dans les vitres qu’il croisait et suivait toujours le même rituel en s’approchant de l’édifice près du pont Jacques-Cartier. Il se mouvait trop lentement pour avoir appartenu aux forces militaires. Son pas n’était pas décidé et assuré, plutôt inquiet, nerveux et faussement normal.

Ce n’était pas la première fois que Squeeg le voyait. Depuis qu’il était occupé à son projet de couvrir le dôme de l’ancien réservoir de mélasse de l’usine Walters inc. Molasses of Kings de graffitis de son cru, il avait remarqué que le rôdeur, tous les soirs à la même heure, se dirigeait vers le commerce attenant. La première nuit, il avait craint d’être aperçu près du pignon conique qu’il avait choisi pour sa nouvelle œuvre. Il cherchait un moyen de grimper sur le sommet du toit désaffecté quand il avait été surpris par une ombre se faufilant sur la façade la plus sombre de l’édifice. Se balader rue Notre-Dame, dans un coin qui n’a rien de résidentiel, du côté des commerces de ressorts de camions industriels, de matelas en solde et de voitures vendues à l’encan n’avait rien d’habituel. Les quelques marcheurs qu’il pouvait voir à cette heure étaient ceux qui utilisaient la piste cyclable suivant le fleuve Saint-Laurent, de l’usine Molson au bout de l’île. Du moins, loin à l’est. Il n’avait jamais marché jusque-là.

Ce premier soir, il avait été chanceux. L’homme ne l’avait pas vu et Squeeg avait pu se coller à la paroi arrondie du réservoir, dans les herbes hautes qui l’encerclaient. Il l’avait observé quitter le trottoir, enfiler un passage près d’une sculpture représentant un cheval cherchant à désarçonner un cowboy qui tenait à garder prise. La bête ne touchait au sol que par les membres de devant tandis que les pattes de derrière ruaient vers le ciel. L’ombre frôla ensuite des totems appuyés contre le mur de l’entreprise, un lampadaire londonien du XIXe siècle et un tombereau attaché à un poteau téléphonique par une lourde chaîne. Il s’arrêta près de la barrière, se pencha et, après avoir trouvé ce qu’il cherchait, s’approcha de la porte coulissante de l’enceinte encerclant le terrain de Paramount Décor, Décors et antiquités, à vendre ou à louer qui séparait la rue du port de Montréal. De sa cachette, Squeeg le vit prendre en main le cadenas, oser un dernier coup d’œil derrière lui avant de le déverrouiller. Le rôdeur prit soin de ne pas le laisser retomber bruyamment contre la clôture Frost et poussa le battant. Squeeg n’entendit aucun grincement lorsqu’il le fit pivoter vers la droite, ni quand il le referma prudemment. Même les chiens avaient cessé d’aboyer dès que l’homme eut mis le pied sur le terrain privé.

Les bêtes étaient menaçantes. Elles constituaient le système de sécurité le plus convaincant que le graffiteur connût. Deux dobermans, noirs et ténébreux, rôdaient sur le toit de l’entrepôt pendant la nuit pour éloigner les curieux, les voleurs et les mécréants de tout ordre. C’était le seul commerce du quartier à avoir évité les tags le long de ses corniches et il ne fallait pas être physicien nucléaire pour y voir l’œuvre des surveillants canins. Quand Squeeg s’était approché du réservoir voisin, il avait attiré l’attention des bêtes, déclenché une série d’aboiements inquiétants et persistants, et, pendant un instant, pensé rebrousser chemin. Certain qu’ils ne pouvaient le rejoindre, il avait poursuivi sa recherche pour trouver une façon de grimper sur le toit. À l’arrivée du rôdeur, par contre, ils n’avaient pas aboyé.

Les soirs suivants, du haut de son perchoir qui dégageait encore une odeur riche et dense, sucrée et rance de vieille mélasse, Squeeg put observer l’homme entreprendre la même procédure, se faufiler, chercher la clé, déverrouiller le cadenas, ouvrir la grille, se glisser à l’intérieur et disparaître parmi les objets qui jonchaient la cour du commerce. Il ne le vit jamais repartir, parce qu’il ne restait jamais très longtemps sur le toit de tôle. Il avait d’autres projets ailleurs dans la ville et ne pouvait passer la nuit à cette seule entreprise.