Le roman de Lady Cartier

George-Étienne Cartier a voulu réussir deux unions: celle du Haut et du Bas-Canada, et son mariage avec Hortense Fabre. Son couple ne tiendra pas le coup! Par l’intermédiaire du portrait de Lady Cartier, Micheline Lachance fait revivre un pan de notre histoire.

Il est rare qu’un auteur se rappelle l’instant précis où l’idée d’un roman lui est venue. Il est plutôt de bon ton de respecter l’aura de mystère qui entoure la création. Micheline Lachance se souvient pourtant parfaitement du jour où Hortense Fabre, épouse du célèbre homme d’État George-Étienne Cartier (1814-1873), est entrée dans sa vie. C’était un samedi de juin 1998, au manoir Papineau, à Montebello. Assise sur un banc de bois devant la rivière des Outaouais, l’écrivaine et journaliste répétait son exposé pour le lancement du Roman de Julie Papineau. Chagrine à l’idée de se séparer de ce personnage, elle se demandait quelle serait sa prochaine héroïne, quelle serait celle qui occuperait ses pensées.

« Tout à coup, j’ai vu, comme si la scène se déroulait réellement sous mes yeux, un vapeur remonter la rivière avec, à son bord, le prince Édouard. À ses côtés, George-Étienne Cartier et sa femme, Hortense, qui l’accompagnaient à Ottawa. Le bateau s’arrêtait devant le manoir. J’ai imaginé une ombre dans le regard d’Hortense Cartier, comme un chagrin. Je me suis demandé ce qui la rendait si triste. Elle ne m’a plus quittée. »

Ce fut le point de départ de Lady Cartier, roman historique de 536 pages qui paraît cet automne aux Éditions Québec Amérique, six ans après cet éclair sur un banc de bois, à Montebello.

Dès son retour, la romancière a entrepris ce travail de « détective » qu’elle affectionne tant. Sans pour autant négliger le journalisme et tout en terminant une maîtrise en histoire à l’Université du Québec à Montréal, elle s’est donné comme mission de tout savoir sur George-Étienne Cartier et son épouse, Hortense, de même que sur leur temps. Elle a passé de longues journées aux Archives nationales du Québec à éplucher des documents d’époque, lu des dizaines d’ouvrages d’histoire, parcouru des récits de voyages, décrypté et recopié les journaux intimes de Joséphine et de Marie-Hortense (les deux filles du couple Cartier), et multiplié les promenades dans le Vieux-Montréal pour mieux s’imprégner de l’univers de ses personnages. « Je veux tout avoir vrai. Je vis avec la hantise d’un anachronisme. C’est la raison pour laquelle l’étape de la recherche est si importante pour moi », explique-t-elle.

Au sommet de son art, Micheline Lachance affirme avoir « trouvé sa voie » dans le roman historique. « Moi qui aurais tant aimé vivre au 19e siècle, j’éprouve un grand plaisir à raconter, à me mettre dans la peau de mes personnages », dit-elle. Il faut croire que les lecteurs apprécient aussi ce genre. Vendu à plus de 150 000 exemplaires, son Roman de Julie Papineau (publié en deux tomes) a été l’un des plus grands succès d’édition des 25 dernières années au Québec. Avec Chrystine Brouillet, auteure de la trilogie Marie LaFlamme (Flammarion), Micheline Lachance a fait école et contribué à lancer la jeune tradition du roman historique québécois. Bon an, mal an, les éditeurs d’ici publient une dizaine de titres appartenant au genre. Tous ne trônent cependant pas en tête des listes de best-sellers.

Si Julie Papineau avait pour toile de fond la rébellion de 1837, Lady Cartier se déroule dans un contexte historique beaucoup moins spectaculaire, mais tout aussi fondamental: la naissance de la Confédération canadienne.

Sir George-Étienne Cartier, si souvent traité de « tourne-jaquette » par ses contemporains, y occupe une place prépondérante. Après avoir participé à la lutte des Patriotes lors de la rébellion, il fera une brillante carrière en droit, avant de se lancer en politique. Avec John A. Macdonald, il sera l’un des principaux artisans de la Confédération, en 1867, et occupera divers ministères importants. Avocat de la compagnie ferroviaire du Grand Tronc, il sera lié à un scandale qui rappelle en plusieurs points celui des commandites. « Nous n’avons rien inventé. Les moeurs politiques n’ont pas beaucoup changé depuis un siècle! » dit Micheline Lachance.

En 1846, Cartier a épousé Hortense Fabre, fille du réputé libraire Édouard-Raymond Fabre, soeur du journaliste Hector Fabre et du futur évêque de Montréal Mgr Édouard-Charles Fabre. Le couple sera en proie à de multiples déchirements. D’ailleurs, si on voulait résumer le roman de Micheline Lachance, on pourrait dire qu’il s’agit du récit, vu de l’intérieur, de deux mariages ratés: l’union du Haut et du Bas-Canada, et celle de George-Étienne et Hortense.

Le couple battra rapidement de l’aile, en effet. L’homme d’État et sa femme ont des opinions politiques incompatibles. Demeurés fidèles à Papineau, Hortense et la famille Fabre s’opposent aux idées défendues par Cartier. « Nos querelles de famille entre souverainistes et fédéralistes n’ont rien de nouveau non plus », raconte l’écrivaine. Si ce mariage prend l’eau, découvrira-t-on assez rapidement, c’est avant tout parce que Cartier mène une double vie. Il aura une longue liaison avec Luce Cuvillier, qui sera à la fois sa maîtresse et son égérie. Ce sera le drame de la vie d’Hortense. Les Cartier se sépareront en 1871.

« Au 19e siècle, une femme mariée trompée qui perdait son mari perdait sa vie sociale. Elle n’était plus invitée dans les réceptions mondaines, on disait que c’était sa faute, qu’elle n’avait pas su retenir son mari. Aujourd’hui, une femme peut refaire sa vie. Pas à cette époque », explique la romancière. Malgré tout, rappelle-t-elle, Hortense Cartier avait son franc-parler et, « comme bien des femmes au 19e siècle », elle n’était pas une épouse docile et soumise.

En 1996, Micheline Lachance signait, dans L’actualité, un reportage dénonçant les ratés dans l’enseignement de l’histoire. À sa manière, dit-elle modestement, elle contribue par ses romans à élever le « quotient historique » des Québécois. « Mon souhait le plus grand, c’est que les gens se réapproprient leur histoire. Très souvent, des lecteurs viennent me dire qu’ils ont visité le Vieux-Montréal en famille après avoir lu Le roman de Julie Papineau. Rien ne me fait plus plaisir. »

Franchira-t-elle un jour le pas vers la fiction? « Probablement que je me dirige tranquillement vers ça. D’un roman à l’autre, je prends plus de liberté. Non pas avec les faits ou le contenu politique, mais plutôt quand je décris les émotions de mes personnages. Il vient un moment où je ne sais plus ce que j’invente et ce qui est vrai. »

Qui sait? Un bon jour, quand elle répétera un exposé pour présenter Lady Cartier, une nouvelle héroïne viendra peut-être s’installer en elle…

QUELQUES ROMANS HISTORIQUES PARUS RÉCEMMENT OU À PARAÎTRE

Hélène de Champlain: Manchon et dentelle, tome 1, par Nicole Fyfe-Martel, Hurtubise HMH, 702 p., 2003.

Les fils de la cordonnière, par Pauline Gill, VLB, 354 p., 2003.

Eulalie Latour: Acadie 1755, par Alfred Silver, traduit par Julien Béliveau et Andrée Villemaire, Trait d’union, 180 p., 2004.

Les dames de Beauchêne, tome 2, par Mylène Gilbert-Dumas, VLB, 486 p., 2004.

Le treizième signe, par Suzanne Harnois, Varia, 181 p., 2004.

Thérèse: La naissance d’une nation, tome 1, par Pierre Caron, VLB, 640 p., 2004.

Feu, tome 1, par Francine Ouellette, Libre Expression, à paraître en novembre.

Le fils de la légende, par Élizabeth Filion, Québec Amérique, en librairie le 27 octobre.

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