Le royaume des voleurs

Extrait du roman Le royaume des voleurs, par William Ryan, avec l’aimable autorisation des éditions Flammarion.

Extrait du roman Le royaume des voleurs, par William Ryan

Il était plus tard que d’habitude lorsque le capitaine Alexeï Dmitrievitch Korolev gravit le perron du 38 Rue Petrovka, quartier général du service des enquêtes criminelles de la Milice de Moscou. La matinée avait mal commencé et ça continuait; par-dessus le marché, il n’arrivait pas à se débarrasser d’une migraine due à la vodka ingurgitée la veille au soir. C’est donc avec une résignation empreinte de lassitude, plutôt qu’un enthousiasme stakhanoviste, qu’il poussa un battant de la lourde porte en chêne. Après le soleil terne de la matinée, ses yeux mirent un certain temps à s’habituer à la relative pénombre, d’autant que d’épais nuages de poussière de plâtre tourbillonnaient dans le hall où il s’attendait à trouver des officiers en uniforme et une vive animation. Il s’arrêta, perplexe, se demandant ce qui se passait et cherchant l’origine de cette poussière et de tous ces gravats. Il fut récompensé par un mouvement flou qui déplaça la houle de brume sur le palier, là où se dressait la statue de l’ancien commissaire du peuple à l’Intérieur, Guenrikh Grigorievitch Iagoda. Un mouvement interrompu par le fracas d’un objet très dense heurtant ce qu’il devinait être le socle de la statue, à coup sûr. Le bruit, amplifié par le sol et les murs en marbre de l’atrium, fit à Korolev l’effet d’une gifle.

Il avança avec méfiance et gravit l’escalier menant au palier; des débris craquaient sous ses pieds. Le commissaire n’était plus qu’une silhouette emmitouflée dans des couvertures, aux pieds de laquelle s’affairaient quatre ouvriers torses nus, armés de leviers, de marteaux et d’un porte-foret qui entra bruyamment en action. Apparemment, leur objectif était de déboulonner la statue, mais le socle ne semblait pas d’accord. Quand Korolev s’approcha, un des ouvriers leva la tête et lui sourit, laissant voir des dents blanches au milieu d’un visage couvert de poussière grise.

– Ils voulaient que le camarade commissaire reste là jusqu’à ce que le bâtiment s’écroule autour de lui! cria-t-il dans le vacarme. Il est cimenté dans le sol. Si on arrive à l’enlever en un seul morceau, on aura de la chance.

Korolev vit la masse, maniée par un des camarades de l’ouvrier, s’élever de nouveau et s’abattre sur un burin qui projeta des débris dans tous les sens en s’enfonçant un peu plus sous le bloc de marbre qui soutenait le commissaire. Korolev déglutit plusieurs fois pour tenter d’humecter sa langue sèche comme s’il avait mangé du sable.

– Ah! Il a bougé. On va l’avoir, les gars! lança en crachant l’homme à la masse.

Le crachat atterrit sur un tas de gravats à ses pieds. Korolev hocha la tête d’un air pensif, un stratagème qu’il trouvait très utile quand il ignorait ce qui se passait, et il avança d’un pas, timidement. À sa connaissance, Iagoda était toujours un membre éminent du Politburo et il avait droit au respect dû à sa position. Mais, de toute évidence, quelque chose avait changé si on déboulonnait sa statue.

Korolev marmonna un «Bonjour, camarades!» bourru mais ferme en passant devant les ouvriers. Il se disait qu’à Moscou, au mois d’octobre de l’an de grâce 1936, il était préférable de s’abstenir de tout commentaire sur ce genre de choses, surtout quand on avait la gueule de bois.

Avec son mètre quatre-vingt-trois, Korolev était bien plus grand que la moyenne, d’après les normes publiées la semaine précédente par le ministère de la Santé. Il était également au-dessus du poids moyen d’un citoyen soviétique, mais il mettait cela sur le compte de sa taille et non de la suralimentation, comme si une telle chose était possible dans cette période de transition vers le communisme total. Quoi qu’il en soit, sa carrure constituait un avantage quand il fallait employer la méthode forte.

Il ressemblait à ce qu’il était: un inspecteur de la Milice doté d’une grande expérience. Ce qui n’arrangeait rien, c’était son visage massif, comme souvent chez les policiers; une mâchoire large, des pommettes saillantes et une peau irritée par des années passées au soleil et sous la neige. Même ses cheveux châtains très courts, accrochés à son crâne comme des herbes mortes, trahissaient le flic. Mais, curieusement, l’épaisse cicatrice qui courait de son oreille gauche à la pointe de son menton, souvenir d’une rencontre avec un cosaque blanc durant la guerre civile, lui donnait un air plus affable que féroce; et son regard doux dans lequel brillait une lueur d’amusement méfiant l’empêchait de ressembler à une brute épaisse. Pour une raison inconnue, ses yeux le faisaient passer pour un brave type auprès des citoyens même quand il les arrêtait, et très souvent ils se surprenaient à lui révéler des pensées ou des informations qu’ils auraient préféré garder pour eux. Mais ces yeux étaient trompeurs: Korolev s’était battu de l’Ukraine jusqu’à la Sibérie, et retour, durant sept longues années, contre les Allemands, les Autrichiens, les Polonais et tous ceux qui pointaient une arme dans sa direction. Et il en était ressorti plus ou moins indemne. Quand cela était nécessaire, le capitaine Alexeï Dmitrievitch Korolev n’était pas tendre, au contraire.

 

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