Le sang de l’hermine

Extrait du roman Le sang de l’hermine, par Michèle Barrière, avec l’aimable autorisation des éditions JC Lattès.

Extrait du roman Le sang de l'hermine, par Michèle Barrière

1

         Des filets de sang maculaient la fourrure de l’hermine. Léonard s’approcha. Avec douceur, il enleva les clous crucifiant le petit animal. Et les jeta au loin d’un geste rageur. Elle était morte, mais il la pressa contre lui. D’un doigt léger, il effleura les oreilles délicates, le pelage aussi fin que de la soie. Il caressa le corps encore tiède. Il revoyait l’hermine lovée dans le giron de Cécilia, immaculée, le museau frémissant, l’œil aux aguets, prête pour un nouveau jeu.

         Cette mort annonçait la sienne, il le savait. La partie était finie. Ses yeux prirent la couleur froide de l’ardoise. Pourquoi ces lâches ne s’en prenaient-ils pas à lui ? Qu’ils viennent donc l’affronter face à face. Pourquoi faire souffrir un animal innocent? Qu’ils viennent donc mugir leur haine en pleine lumière. La cruauté l’insupportait. Il l’avait tant vue à l’œuvre, détruisant les créatures de Dieu. Assassiner l’innocence le rendait fou. Ne pouvait-on le laisser en paix ? Lui qui était si las et n’avait plus rien à donner au monde. Partir? Fuir? Ne l’avait-il pas toujours fait? Soit, il partirait. Rome n’était plus qu’un tombeau pour lui. On dit que l’hermine préfère toujours la mort à la souillure. Et lui ?

La haute silhouette poussa la porte et disparut dans la pénombre du palais.

2

         La truite se réfugia dans un trou d’eau à l’ombre des noisetiers bordant la rive. Quentin pesta. Elle allait lui échapper. Retrouvant les gestes de son enfance, il passa la main sous les grandes herbes. Fendant l’eau, la truite s’enfuit, mais le barrage de tiges de saule entrelacées l’arrêta. D’un bond, il fut sur elle, saisissant à deux mains le corps glissant. Il la sortit de l’eau. Elle était de belle taille. Son ventre nacré, ses mouchetures noires resplendissaient au soleil. Elle se débattait avec vigueur. Quentin glissa sur une pierre, faillit lâcher sa prise. Revenu sur la rive, il la maintint à terre et, avec un caillou, lui assena un coup sec sur la tête. La truite morte rejoignit les trois autres, accrochées par les ouïes sur son bâton.

Ravi de son adresse, Quentin s’allongea dans l’herbe. Le manque de sommeil se faisait sentir. Un affreux cauchemar l’avait tenu éveillé une partie de la nuit. Il n’arrivait pas à se défaire de la frayeur qui l’avait saisi quand un griffon ailé s’était envolé de la plus haute tour du château et était venu se poser auprès de lui. Dans la pénombre, les yeux sang et or de l’animal brillaient d’un éclat menaçant. Quentin avait cherché à s’éloigner, mais ses jambes ne le portaient plus. Le griffon avait déployé ses ailes, qui s’étaient refermées sur le corps du jeune homme. À tâtons, il avait voulu s’emparer de son épée et trancher l’étreinte mortelle. Inertes, ses bras ne lui obéissaient pas. Des nuées de poussière grise avaient obscurci le ciel, une langue de feu avait zébré l’horizon. Par milliers, des aiguilles lui avaient transpercé le corps. Sa peau partait en lambeaux. La douleur était intolérable. Son esprit vacillait. Un vent violent s’était levé, des voix haineuses s’étaient fait entendre. Le griffon s’était envolé, resserrant ses ailes de pierre sur sa proie. Dans un dernier sursaut pour échapper à la mort, Quentin s’était réveillé.

         Aux premières lueurs de l’aube, incapable de se rendormir, il avait quitté le manoir et s’était rendu au bord de l’Iton. Par expérience, il savait que seule l’activité physique pouvait lui permettre d’oublier ces visions nocturnes. Il y avait pourtant bien longtemps qu’elles n’étaient pas venues le torturer. Ce mois d’août 1516 avait fort bien commencé. Après plus d’une année au service du roi François Ier, il était rentré chez lui. En Normandie, au Mesnil-Jourdain. Il avait retrouvé avec bonheur la vallée de l’Iton, le manoir familial, et ses proches. Comme toujours, son père avait à peine fait attention à lui, mais Quentin ne lui en voulait pas. Antoine du Mesnil était bien trop occupé à surveiller sa future récolte de pommes. Il avait toujours été un original, attiré par les nouveautés du monde des sciences. Sa dernière lubie, implanter des arbres fruitiers sur son domaine, lui prenait tout son temps. Quand il n’avait pas le nez plongé dans des ouvrages d’agronomie, il parcourait ses jardins, un couteau à greffer ou un panier d’osier à la main. Les premiers résultats étaient prometteurs. Seule Mathilde, la sœur de Quentin, trouvait à y redire. Que faire de tous ces fruits? Après en avoir distribué à tous leurs gens, il lui restait des paniers entiers sur les bras. Mathilde était une râleuse. Quentin ne doutait pas un seul instant que, d’ici peu, elle inonderait le marché de Louviers des récoltes paternelles. Lui n’avait la fibre ni agricole ni commerçante, et aucune envie de s’enterrer à la campagne. Même s’il appréciait chaque seconde du temps passé auprès de sa famille, Quentin se réjouissait du destin qui l’avait conduit à servir le plus grand roi du monde. À vingt-deux ans, pouvait-il rêver mieux ? Sa charge de maître d’hôtel à la cour lui convenait parfaitement.

         Il discernait au loin le clocher du village d’Hondouville, ses pauvres masures où les festins se résumaient à des boudins et des saucisses et où nul bal masqué ne serait jamais donné. À son arrivée au manoir, il avait troqué ses chausses et son pourpoint contre des braies grossières et une chemise de chanvre tissée par la femme d’un de leurs tenanciers. Un accoutrement de paysan qui ferait se gausser ses camarades d’Amboise.

Sentant le sommeil le gagner, il tourna le dos au soleil. De la main, il écarta une mouche insistante. Dans le lointain, les cloches sonnèrent la neuvième heure du jour.

 

La suite dans le livre…

 

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