Le sang des prairies

Extrait du roman Le sang des prairies, par Jacques Côté, avec l’aimable autorisation des éditions Alire.

Extrait du roman Le sang des prairies, par Jacques Côté

Prologue

 

Hôpital Saint-Jean-de-Dieu

Dr Georges Villeneuve, Surintendant médical

Dr F.-E. Devlin, Assistant

 

BUREAU

Téléphone : Est 2939

 

HÔPITAL SAINT-JEAN-DE-DIEU

Adresse postale : Tiroir 1147 B. P., Montréal

 

HEURES DE BUREAU

De 1 h à 3 h p.m., tous les jours excepté le

Samedi, le Dimanche et les jours de fête

 

Gamelin, 28 novembre 1910

M. Trefflé Berthiaume

Honorable Monsieur,

Vingt-cinq ans. Vingt-cinq ans déjà. En principe, chacun pouvait croire que justice avait été rendue. Ce jour-là, le 28 novembre 1885, votre journal rapportait que huit Indiens avaient été pendus la veille à Battleford. Riel avait marché sur le gibet dix jours avant à Regina en déclenchant un tollé chez nous. Un quart de siècle plus tard, La Presse, remettant les projecteurs sur l’événement, en appelle au devoir de mémoire comme vous le faites en sollicitant la mienne.

Devais-je me réjouir en cette journée du 28 novembre 1885 ? La lecture des actes du procès, le refus du gouvernement fédéral d’offrir une défense équitable aux accusés, le mauvais traducteur mis à la disposition du leader métis, le soi-disant juge, la piètre préparation des aliénistes appelés à la barre remettaient en question ma participation à la campagne du Nord-Ouest. Comme la plupart de mes compatriotes, j’admirais Riel autant que le Canada anglais le détestait.

Dans l’autre cause, celle des Indiens cris alliés de Riel, nous avions assisté à un simulacre de justice. Aucun des inculpés n’avait bénéficié d’un avocat. Sur certains chefs d’accusation, les preuves étaient si ténues qu’elles en étaient indécentes. D’entendre les bourreaux orangistes se vanter d’avoir commis la plus grande pendaison de masse au Canada, depuis celle des Patriotes en 1839, me laissait un goût amer. Huit Indiens se balançant l’un à côté de l’autre sur une longue potence. Cette image ravivait le paradoxe déchirant de cette campagne militaire. Et que dire de la pendaison de Riel pour haute trahison en vertu d’une loi passée en 1352 par Édouard III ? J’étais fils de patriotes et Canadien français et ces Métis avaient du sang indien et français. Riel avait eu les mêmes professeurs que moi au Collège de Montréal.

Ce chapitre noir de l’histoire canadienne, le désir d’exterminer les Indiens avec une justice qui servait d’écran à une vengeance politique, aura déterminé mon choix d’embrasser le droit et la médecine légale des aliénés, et c’est pourquoi je me ferai le devoir de dire ce que j’ai vécu de l’intérieur.

À l’époque de la rébellion indienne, votre journal a publié certains de mes articles. L’éditeur Beauchemin les a par la suite réunis sous le titre L’Ouest à feu et à sang. Les magnifiques illustrations d’Henri Julien ont certes contribué au succès de ces épisodes. En relisant aujourd’hui ces textes pleins de gaucheries, j’y vois ma jeunesse, l’aventure palpitante d’un enfant de Montréal et je ressens un sentiment paradoxal.

Puisque les vacances m’appellent dans le calme déroutant de Pointe-au-Pic, loin du tohu-bohu asilaire, j’accepte votre proposition d’écrire un long feuilleton. Connaissant le patriotisme de votre journal envers le Canada français, je sais que vous n’opposerez pas d’entraves à mon travail, du moins dans son aspect éditorial.

J’ai retrouvé, dans mes archives, mon journal de bord et la déposition de l’interprète métis dont je vous avais parlé ainsi qu’une précieuse lettre de sa main. Pour le reste, je veux bien, dans la mesure de ma mémoire, écrire le récit de ces jours sombres.

Pour le contrat, je laisse à mon avocat le soin de négocier les clauses. Sachez néanmoins que le feuilleton s’intitulera Le Sang des prairies.

Veuillez agréer mes sentiments distingués.

Dr Georges Villeneuve

Surintendant de l’asile

Saint-Jean-de-Dieu

Première partie

 

Aussi longtemps que le soleil brillera et que l’eau coulera

Et considérant que les dits Indiens ont été notifiés et informés par les dits commissaires de Sa Majesté que c’est le désir de Sa Majesté d’ouvrir à la colonisation, à l’immigration et à telles autres fins que Sa Majesté pourra trouver convenables, une étendue de pays, bornée et décrite, tel que ci-après mentionné, et d’obtenir à cet égard le consentement de ses sujets Indiens habitant le dit pays, et de faire un Traité et de s’arranger avec eux, de manière que la paix et la bonne harmonie puissent exister entre eux et Sa Majesté, et qu’ils puissent connaître et savoir avec certitude quels octrois ils peuvent espérer et recevoir de la générosité et de la bienveillance de Sa Majesté […] Pour Sa Majesté la Reine et Ses Successeurs avoir et posséder la dite étendue de pays à toujours […]

Traité No 6, 1876

 

Fort Edmonton, 5 mai 1885

Déposition sous serment de François Lépine, interprète métis, survivant du massacre de Lac-à-la-Grenouille

Interrogateurs : capitaine Georges Villeneuve, lieutenant Bruno Lafontaine et le docteur Paré

Secrétaire : Georges Villeneuve

–  Oui, messieurs, je suis prêt à parler. Je m’appelle François Lépine. Je suis un Métis des Territoires du Nord-Ouest. J’ai vingt-quatre ans. Je vis à Batoche. J’avais dix ans quand mes parents ont été déplacés de Rivière-Rouge à la paroisse Saint-Laurent-de-Grandin dans les Territoires du Nord-Ouest après l’insurrection de 1869. Des centaines de familles de Métis fuyaient les persécutions orangistes…

–  Monsieur Lépine, pourriez-vous aller à l’essentiel ?

–  Capitaine Villeneuve, je sais que ce n’est pas une plaidoirie, vous voulez que j’en arrive aux faits. Mais ils ne valent rien sans le contexte. Si vous tenez à comprendre ce qui s’est passé à Lac-à-la-Grenouille, il me faut remonter dans le temps. L’hiver 1816 avait été dur. Nos familles étaient affamées. Les nouveaux colons que Lord Selkirk avait fait venir d’Écosse nous étaient hostiles. Nous nous disputions les terrains le long de la rivière Rouge et de la rivière Assiniboine. Le gouverneur d’Assiniboia avait interdit par proclamation l’exportation de pemmican de Fort Douglas, une décision qui nous contraignait à la disparition.

–  Qu’est-ce que le pemmican ? demandai-je.

–  Vous ne savez pas, capitaine ? C’est de la viande de bison séchée que l’on mélange à du gras et à des petits fruits. Sans pemmican, mes ancêtres allaient tous périr. Les Métis, avec à leur tête Cuthbert Grant et le père de Louis Riel, se sont approchés de Fort Douglas. Le gouverneur Semple a dépêché vingt-quatre soldats pour les arrêter. Une fusillade a éclaté. Semple a été tué avec vingt de ses hommes. Un seul Métis est tombé au combat. C’est ainsi, à la pointe du fusil, qu’il fallait revendiquer nos droits. Notre hymne national est tiré de la bataille des Sept-Chênes. Louis Riel avait un père tout aussi engagé dans la défense des droits des Métis.

» J’ai vécu depuis dans la paroisse de Saint-Laurent, près de Batoche. Après avoir été dans le commerce des pelleteries, puis fréteur, je suis maintenant interprète au Bureau des Affaires indiennes. Je parle plusieurs dialectes indiens. Je travaille à Frog Lake, Lac-à-la-Grenouille pour les Français, une réserve située dans le district de la Saskatchewan.

» J’étais l’un des otages de Gros-Ours et je me suis évadé par miracle après la prise de Fort Pitt. Même si je suis un sang-mêlé, j’ai craint pour ma vie. Gros-Ours n’avait plus d’emprise sur ses jeunes guerriers qui avaient érigé leur loge et formé un conseil de guerre. Pour eux, un traducteur au service des Affaires indiennes n’est ni plus ni moins qu’un traître à la solde du gouvernement et de la Compagnie de la Baie d’Hudson.

» J’ai été en partie témoin de ce qui s’est déroulé à Lac-à-la-Grenouille. C’est ce qui vous intéresse, ainsi que le sort des prisonniers. Ce que je n’ai pas vu, je l’ai appris par ouï-dire des otages. Nous avions tellement de temps à passer que nous évoquions la tragédie sous tous les angles possibles pour déterminer les responsabilités de chacun. Je présume que tout cela vous intéresse.

–  Et qu’est-ce qui est arrivé justement ? Nous devons partir dans les prochaines heures pour Lac-à-la-Grenouille, vous devez accélérer votre déposition.

–  Capitaine Villeneuve, mon témoignage est à prendre comme il vient. Je sais que vous voulez procéder à l’arrestation de Gros-Ours et à la libération des otages, mais je dois encore revenir un peu en arrière avant de vous livrer les détails du massacre. Je veux bien m’en tenir aux faits, mais, encore une fois, ils ne valent rien si on n’a pas une vue d’ensemble de la situation qui prévaut dans le nouveau système des réserves. Vous saurez à quoi vous en tenir quand vous pointerez vos carabines sur un Indien ou un Métis. Vous déchargerez en toute connaissance de cause, messieurs du 65e bataillon.

 

La suite dans le livre…