Le sermon aux poissons

Extrait du roman Le sermon aux poissons, par Patrice Lessard, avec l’aimable autorisation des éditions Héliotrope.

Extrait du roman Le sermon aux poissons, par Patrice Lessard

Il se réveilla en sursaut.

         Une espèce de martèlement résonnait dans le patio et dans son crâne comme des coups de masse sur une cloche. Il referma aussitôt les yeux à cause de la blancheur, du trop-plein de soleil, les coups dans sa tête s’amplifiaient, pas de doute, pensa-t-il dans le demi-sommeil, une sale gueule de bois, et il ne connaissait contre cela qu’un seul remède, dormir, surtout ne pas se lever.

À un moment il crut entendre à travers les coups un cri, des paroles qu’il ne sut déchiffrer, une vieille femme sans doute qui parlait à son mari, à une voisine. Je ne sais plus combien de temps il dormit encore après les coups mais le cri de la vieille femme le suivit dans ses rêves, Clara aussi, il rêva de Clara.

*

Parfois, quand les cris et le tapage de la cour les réveillaient le matin, ils s’amusaient à imaginer leur provenance, s’inventaient des scénarios, des intrigues.

         Quelques semaines plus tôt, une nuit, alors que l’église de la Graça tout près sonnait quatre heures, ils avaient entendu les cris d’une femme dans la cour intérieure, le pátio de la Villa Sousa. Antoine s’était levé et avait vu du balcon un couple dans l’allée de la porte cochère, la femme pleurait et insultait l’homme. Il avait un bandage à l’avant-bras, la manche de sa chemise était déchirée, pendait en lambeaux bariolés de rouge le long de son bras, sa poitrine était tachée de sang, ça ressemblait à du sang, la femme criait, É sempre a mesma coisa contigo! ficas bêbado e apalpas todas as mulheres e não te preocupas comigo ! L’homme répondit quelque chose d’indistinct pendant que Clara venait rejoindre Antoine sur le balcon, puis le couple pénétra dans le hall de l’immeuble et Antoine entendit de nouveau, à travers une mélodie indistincte, du piano, la femme crier, Ingrato! chorinhas! cagarolas! não quero ficar aqui, não podemos viver aqui depois do que acabou de acontecer! puis plus rien. Clara demanda alors à Antoine ce que la femme avait dit, Clara ne parlait pas portugais et Antoine, dans ce genre de situation, devait lui servir d’interprète. Or il n’avait pas trop compris ce qui s’était passé, les paroles prononcées oui, mais trop souvent ça ne suffit pas, il dit,

C’est certainement une histoire de femme, C’est-à-dire ? questionna Clara, Elle lui a dit qu’il était soûl et qu’il avait tripoté d’autres femmes, peut-être qu’ils étaient dans un bar, qu’il a touché la femme d’un autre qui s’est fâché et l’a coupé avec un verre, un couteau, je ne sais pas, Clara dit alors, En tout cas sa blessure ne semblait pas très grave, Tu as vu ça d’ici? s’étonna Antoine, Je n’ai pas vu la blessure mais il n’avait pas l’air tellement handicapé, répondit Clara. Ça avait du sens. Et cette musique, c’était quoi? demanda-t-elle encore, Je ne sais pas, du piano, répondit-il, et elle, Je sais bien que c’était du piano, mais ça venait d’où? Tant que ça ne nous réveille pas, ça n’a pas vraiment d’importance, conclut Antoine. Puis ils étaient retournés se coucher et n’avaient jamais revu ces gens, ils ne les avaient d’ailleurs jamais vus auparavant, beaucoup de monde allait et venait dans le pátio de la Villa Sousa.

         Une autre nuit, quelques jours plus tôt, après être allés manger et boire avec des amis dans un restaurant capverdien du Bairro Alto, ils étaient rentrés en taxi aux petites heures et avaient trouvé devant chez eux, sur le Largo da Graça, aux portes de la Villa Sousa, une ambulance, des voitures de police et une foule de gens assemblés bien qu’il fût quatre, peut-être cinq heures du matin, ils avaient entendu les cloches de l’église sans y porter attention, c’était assez étonnant de voir ainsi autant de gens dehors à cette heure. Des vieilles en pantoufles et robe de chambre étaient descendues de chez elles pour assister au spectacle, Clara et Antoine entendaient des cris mais ne comprenaient pas d’où ils provenaient exactement, du pátio, oui, mais c’est tout ce qu’on pouvait dire. Ils voulaient rentrer chez eux et, pour ce faire, devaient passer par l’allée de la porte cochère, l’appartement qu’ils louaient pour les vacances se trouvait de l’autre côté de la cour, au troisième et dernier étage, mais les policiers refusèrent de les laisser passer, Antes dos socorristas terem acabado o trabalho, leur dit l’un d’entre eux, Avant que les secouristes aient terminé leur travail, précisa Antoine pour Clara qui s’écria, Mais nous vivons là! le policier ne répondit pas, il ne parlait probablement pas français. Une vieille dame agrippa Clara par le bras et dit, Há um morto ! é por isso que esta mulher grita assim! Clara ne comprit pas ce qu’elle disait, des ambulanciers apparurent en poussant une civière où se trouvait assise une femme visiblement sous le choc, en larmes et le visage strié de griffures, comme si elle avait voulu se l’arracher avec les ongles, elle était emmitouflée dans une couverture verte, on ne voyait que son visage, elle pleurait, avait du sang sur les joues. Quelques secondes plus tard d’autres ambulanciers sortirent de l’allée de la porte cochère avec une deuxième civière recouverte d’une couverture verte, C’est un cadavre, dit Clara, Tu crois? demanda Antoine, C’est évident, tu ne vois rien, répondit-elle. Avec cette couverture sur la tête, le signal était on ne peut plus clair. Puis elle ajouta, C’est la première fois de ma vie que je vois un mort, sauf au salon funéraire, On ne le voit pas, dit Antoine, on ne peut pas dire qu’on le voit, ce mort n’a pas de visage pour nous, C’est vrai, mais ça ne veut pas dire que nous n’avons pas d’yeux, conclut Clara. On se serait cru dans un roman de Saramago.

         Ils attendaient dans la rue depuis une bonne demi-heure lorsqu’on les laissa enfin rentrer chez eux, de même les petits vieux en robe de chambre. Une vieille femme cria alors à Clara, comme si celle-ci s’était trouvée de l’autre côté de la rue alors qu’elle était là tout près, Até que enfim! há duas horas que estamos pr’áqui nus no meio da rua! e eles não nos queriam deixar entrar! Clara ne comprit pas un mot de ce que racontait la vieillarde, crut même une fraction de seconde qu’elle allait l’attaquer, lui sauter à la gorge ou lui griffer le visage, mais heureusement à ce moment un policier s’interposa et dit à la dame, Foi a senhora que saiu à rua! et la vieille alors s’offusqua, Mas era preciso ver o que se estava a passar! et elle ajouta, De qualquer maneira, não estava a falar consigo! Qu’est-ce qu’elle a dit? demanda Clara, et plus ou moins approximativement Antoine traduisit, La dame a dit qu’il était temps qu’on nous laisse rentrer, que ça faisait deux heures qu’ils poireautaient là à moitié nus, alors le policier lui a dit que c’est elle qui était descendue, et elle lui a répliqué qu’il fallait bien voir ce qui se passait et que de toute façon elle ne lui avait pas parlé, Au policier? questionna Clara, Oui, évidemment puisque c’est à toi qu’elle parlait, Ouf! ce n’est pas clair, dit alors Clara, et Antoine, C’est normal, avec la traduction, on perd, et encore Clara, Mais pourquoi elle criait? Je crois qu’elle ne savait pas qu’elle criait, conclut Antoine.

         Ils traversèrent lentement la cohue, Antoine demanda à une dame, Senhora, se faz favor, sabe o que aconteceu? Sim! répondit-elle et elle lui expliqua ce qui s’était passé, puis Antoine traduisit pour Clara, Elle dit qu’un type est tombé du balcon du troisième, il était là avec sa femme, avec une femme en tout cas, ils étaient soûls et il est tombé, elle a aussi dit, Je suis sûre qu’elle l’a poussé, c’est une vraie folle, elle passait son temps à lui crier dessus, à l’insulter. Clara et Antoine entrèrent dans le pátio, il y avait sur le sol une grande flaque d’eau rosée dans laquelle éclatait la lumière blanche du lampadaire.

         Une fois chez eux, il s’accouda à la fenêtre pendant que Clara prenait une douche. Malgré les lueurs de l’aurore, les feux de la ville et des bateaux miroitaient toujours sur le Tage, il fut frappé une fois de plus par la beauté de l’église São Vicente Fora d’un côté, du Castelo São Jorge de l’autre. Il se sentait libre et amoureux. Je veux vivre ici, pensa-t-il.

         Beaucoup plus tard ce jour-là, en sortant de la cour, Clara pointa sur le mur blanc de toutes petites gouttes de sang qu’on avait oublié de nettoyer et dit, Je suis sûre qu’elle ne l’a pas poussé. Cette remarque étonna Antoine.

*

Au matin du début de cette histoire, les coups de marteau finirent par réveiller Antoine pour de bon. En ouvrant les yeux, il chercha machinalement Clara à côté de lui et il lui fallut quelques secondes pour se souvenir. Après s’être retourné dans son lit pendant un bon quart d’heure, il se leva finalement, malgré son mal de tête. Il attrapa une orange et sortit sur le balcon. On sonnait les cloches à l’Igreja da Graça mais il ne prit pas la peine de compter les coups.

Il y avait toujours du bruit dans la cour intérieure, et c’est ce qui le réveillait tous les matins. Il avait beau se mettre des bouchons dans les oreilles, ça ne changeait rien, parfois ne pas vouloir entendre ne suffit pas. Le dimanche, les locataires de l’immeuble passaient la journée dans le pátio, faisaient griller des sardines et se criaient dessus en écoutant de vieux fados. Mais ce n’était pas dimanche.

 

La suite dans le livre…