Le soldat de verre

Extrait du roman Le soldat de verre, par Steven Galloway, avec l’aimable autorisation des éditions Alto.

Extrait du roman Le soldat de verre, par Steven Galloway

Un vent froid souffle sans discontinuer sur le visage et les mains de Salvo Ursari mais n’ébranle pas sa résolution. Il plonge les doigts dans la pochette fixée à sa taille, en sort une pincée de poudre pour bébé dont il se frotte les deux mains. En plus de son utilité pratique, qui consiste à éviter que la perche de trente kilos qu’il porte pour conserver l’équilibre ne lui glisse des mains, la poudre a une odeur distinctive qui lui rappelle le passé, les numéros exécutés dans une autre vie, ses filles jumelles quand elles n’étaient encore que des nourrissons minuscules et hurlants, sa femme après le bain.

         Salvo sourit tandis que l’un de ces moments émerge à sa conscience. C’est près de quarante ans plus tôt, ses filles ont à peine deux ans et sa femme vient de les coucher pour la nuit. Étendu sur le dos, Salvo tente d’étirer le tendon d’un jarret endolori d’avoir trop travaillé. Grimaçant de douleur, il voit les jambes de sa femme qui passe devant lui, pâles apparitions fantomatiques, et il la suit des yeux alors qu’elle traverse la pièce pour s’asseoir sur l’appui de la fenêtre. La lumière des lampadaires qui l’illumine par-derrière l’entoure d’un halo et rappelle à Salvo que sa femme est d’une beauté à couper le souffle.

         Une bourrasque le ramène à la réalité. Ce n’est pas le moment, se semonce-t-il. Tu n’es pas un jeune homme et tu ferais mieux de te concentrer sur ce que tu as à faire.

         À soixante-six ans, Salvo s’est fait dire qu’il était fou de vouloir tenter une marche entre ciel et terre d’une tour à l’autre du World Trade Center de Manhattan. Il partage en partie cette opinion, mais cela ne change rien à rien. Bien sûr, il a peur ; bien sûr, il connaît le danger – peu de gens ont souffert autant que lui de numéros ayant mal tourné -, mais cela n’a pas d’importance. C’est grâce à sa peur qu’il sait qu’il est sain d’esprit; le jour où il n’aura pas peur, il refusera de s’aventurer sur la corde raide. Il sait qu’il peut réussir cette marche.

         Salvo est debout à près de quatre cents mètres au- dessus de la terre ferme. C’est la plus haute altitude où il a jamais marché sur la corde raide, mais l’altitude n’a pas d’importance : vous êtes tout aussi mort si vous tombez du haut de douze mètres que si vous faites une chute de quatre cents mètres. Pour ce qui est de la distance, Salvo a fait des trajets deux, même trois fois plus longs, ce qui est délicat, car plus le fil de fer est long et plus il y a de risques qu’il se rompe. Un très long câble s’affaissera en son milieu, et il est bien peu de choses aussi difficiles que de marcher sur la pente descendante d’un fil de fer. Salvo peut à tout le moins se réconforter à la pensée qu’il effectue cette marche en solo. Il est l’unique responsable de l’issue de l’entreprise d’aujourd’hui.

         Pour ses efforts, il recevra une somme de vingt mille dollars, mais la compagnie d’assurances du promoteur a catégoriquement refusé d’étendre la couverture à Salvo lui-même; la police ne couvre que les dommages causés dans le cas où il tomberait sur quelqu’un ou quelque chose.

On a évacué la zone sous le fil de fer. De l’endroit où il se tient, les orteils repliés par-dessus le bord du gratte-ciel, les policiers à cheval chargés de contrôler la foule sont à peine visibles ; l’assistance elle-même n’est rien de plus qu’une tache poussiéreuse. Il n’aime pas que le public soit ainsi une présence loin- taine. Sans la proximité des spectateurs, sans leur énergie pour se nourrir, on peut se sentir bien seul sur la corde raide. La seule consolation de Salvo est qu’il a donné tant de spectacles qu’il sait d’instinct comment réagira la foule, il peut imaginer les gens tout en bas aussi nettement que s’ils étaient à quinze mètres de lui.

Salvo reçoit le signal du départ. Il prend une pro- fonde inspiration, se recueille et offre une prière si-lencieuse. Il en a assez vu sur la corde raide au cours des années pour savoir que l’habileté et la chance ne suffisent pas : pour survivre, il faut avoir Dieu de son côté. À tout le moins, il faut qu’Il soit une présence bienveillante; la dernière chose que Salvo veuille, c’est avoir Dieu contre lui.

 

La suite dans le livre…