Le soleil se lève aussi, le roman de tous les romans d’Hemingway 

Tout Hemingway y est : la nature, le soleil du Sud, la guerre, la violence et la mort, l’amour, Vienne et l’Italie, l’Espagne et les corridas, Paris qu’il aimait tant…

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Il aurait voulu être un combattant lors de la Première Guerre mondiale, mais il consacra plutôt sa vie au combat de la littérature. Déjà à un très jeune âge, il voulait être là où les choses se passent et s’éloigner de son Oak Park natal, cette banlieue puritaine de Chicago. Recalé par l’armée pour cause de myopie, le jeune reporter du Kansas City Star trouvera néanmoins le moyen de partir au front. Devenu aide-ambulancier pour la Croix-Rouge en 1918, il est dépêché en Italie à moins de 20 ans. Surpris par un obus ennemi un matin de juillet, il survivra à de terribles blessures aux jambes qui le feront souffrir toute sa vie. De retour aux États-Unis au début de 1919, après de longs mois d’hospitalisation, il aura tôt fait de repartir pour l’Europe en s’installant à Paris en 1921 avec Hadley, sa première épouse. Arrivé à Paris avec en poche une carte de correspondant du Toronto Star, il se construit une stature d’écrivain dès 1926 avec la parution du roman Le soleil se lève aussi. C’est encore un jeune homme, mais l’écrivain incontournable qu’on reconnaîtra en lui apparaît déjà.

Tout Hemingway est présent dans ce roman. La nature, le soleil du Sud, la guerre, la violence et la mort, l’amour, Vienne et l’Italie, l’Espagne et les corridas, bien sûr. Mais aussi Paris qu’il aimait tant, et où il reviendra toute sa vie. En 1956, il sera de passage à la Closerie des Lilas — dont il parlait dans Le soleil se lève aussi, 30 ans plus tôt — et laissera une note dans le livre d’or, que l’on peut encore voir aujourd’hui. Toute sa vie, il sera revenu sur ses pas, refaisant les mêmes parcours, jouant avec les mêmes mots, ressassant ses souvenirs jusqu’à les réinventer. Comme un chasseur à l’affût reprenant toujours les mêmes sentiers, dans une sorte de défi lancé au destin. Hemingway aura creusé un sillon si profond que, près de 60 ans après sa mort, on en voit encore les marques à Paris, mais aussi à Venise, à Key West, en Espagne, à Cuba. Or, c’est partout le même homme. Les mêmes habitudes, les mêmes passions, la même obstination, la même nécessité d’écrire. Et toujours cette impression de ne pas vivre assez, de ne pas vivre complètement sa vie. Et cette idée que la proximité de la mort rapproche de la vie, ou fait vivre plus, comme dans ce dialogue entre Robert Cohn et Jake Barnes dans Le soleil se lève aussi :

— Je ne peux pas m’habituer à cette idée que ma vie s’écoule si vite et qu’en réalité je ne la vis pas.
— Personne ne vit complètement sa vie, sauf les toréadors.

Le soleil se lève aussi est le premier grand roman d’Hemingway, même si c’est L’adieu aux armes, publié en 1929, qui sera son premier véritable succès. Dans son Journal, le critique Matthieu Galey propose une lecture de l’œuvre d’Hemingway en parlant « de la progression, l’affermissement, puis le déclin de son style ». C’est un peu sévère à l’égard d’un écrivain qui, quelques mois seulement avant sa mort, en 1961, travaillait encore sur des manuscrits qui feraient date, comme Paris est une fête et L’été dangereux. Mais il est vrai que ses premiers romans ont une force, une justesse et une tension exceptionnelles. Un peu comme Du côté de chez Swann, de Marcel Proust, révélait déjà en 1913 l’immense Recherche du temps perdu, Le soleil se lève aussi annonce en quelque sorte tout le projet littéraire d’Hemingway. Après Le soleil se lève aussi, il a une pensée construite, ce qui est la marque des grands écrivains. Ses thèmes sont calés, le rythme est donné, le décor est planté, la forme et le fond se sont rencontrés.

Les années 1920 à Paris : de jeune homme à écrivain

Hemingway fera de Paris son port d’attache en Europe. C’est une bonne partie de sa vingtaine qu’il y passera, avant de s’installer à Key West à partir de 1928. Ce que l’on vit dans la vingtaine est acquis pour toujours. Ainsi, c’est à ce moment que son style de vie et son style littéraire se formeront et commenceront à se confondre. Si plus tard il aimera poser en victime de son image, c’est qu’il aura voulu oublier que c’est lui-même qui l’a patiemment construite et qu’il en a aussi beaucoup bénéficié. C’est ce croisement entre un personnage plus grand que nature — viril, opiniâtre, chasseur de gros gibier — et un écrivain au style direct mais sensible qui fera sa marque. Comme le note Philippe Sollers dans Éloge de l’infini, Hemingway est, malgré les apparences, un écrivain rempli de finesse. « La violence guette, la lutte, le sang, mais ce n’est pas une raison pour détourner son attention du temps qu’il fait, d’un feuillage qui bouge, d’un reflet. La guerre humaine se joue dans l’impassible nature qui l’absorbe, la relativise, la nie », écrit Sollers.

Dans les premières pages du Soleil se lève aussi, alors que Robert Cohn, tout juste arrivé à Paris, souhaite déjà repartir en voyage, le narrateur y va de cette mise en garde : « Écoute, Robert, changer de pays, ça ne sert à rien. J’ai essayé tout ça. Ce n’est pas parce que tu iras d’un endroit dans un autre que tu échapperas à toi-même. » Hemingway écrit cela à la mi-vingtaine, comme une prophétie sur sa vie et son œuvre. Dans les faits, il s’installe à Paris, mais cela ne l’empêchera pas de voyager à travers l’Europe pour ses reportages au Toronto Star, de retourner en Italie, de découvrir l’Espagne et les corridas, de faire l’aller-retour à New York pour signer son premier contrat d’édition avec la prestigieuse maison Scribner, la même que Francis Scott Fitzgerald, qui y publia Gatsby le Magnifique en 1925, un an avant Hemingway.

Le soleil se lève aussi présente des scènes de tranchées de 1918 en Italie qui seront plus tard au cœur de L’adieu aux armes. On y parcourt la Ville lumière que l’on retrouvera des décennies après dans Paris est une fête. Toute la deuxième partie du livre, où l’on visite l’Espagne et découvre les corridas, annonce Mort dans l’après-midi, publié en 1932, et tant d’autres textes encore. Le coup de foudre d’Hemingway pour l’Espagne le mènera sur le terrain 10 ans plus tard, lors de la guerre civile, et donnera le très beau Pour qui sonne le glas, publié en 1940. L’Italie, l’Espagne, Paris, c’est le terreau de toute son œuvre et de tous les thèmes à venir. Mais, plus encore, c’est la nature humaine qui est au cœur de son œuvre. Des hommes braves et simples luttant sans succès contre les éléments, inatteignables. « Peut-être, avec le temps, finit-on par apprendre quelque chose. Peu m’importait ce que c’était. Tout ce que je voulais, c’était savoir comment vivre. Peut-être, en apprenant comment vivre, pourrait-on finir par comprendre ce qu’il y a en réalité au fond de tout ça », écrit Hemingway dans Le soleil se lève aussi.

Hemingway en dit le moins possible. C’était un autre de ses préceptes d’écriture : soyez bref ! Il fait parler les personnages. Et, par les dialogues, on découvre leur nature — et leur solitude. Son écriture est en grande partie contemplative, par opposition à cette image d’homme instable qui bouscule tout sur son passage. « Si les paysages vous ennuient, c’est que la vie vous ennuie », disait le peintre David Hockney.

Comme s’il voulait par avance confondre les critiques, Hemingway admet que la passion des corridas peut choquer, et qu’il serait plus simple de garder ça pour soi. « Un secret à ne pas divulguer à des gens qui ne comprenaient pas », écrit-il dans Le soleil se lève aussi. Simone de Beauvoir aimait également la tauromachie. « Je trouve sans fondement les attaques dirigées au nom de la morale contre la boxe ou la tauromachie », écrit-elle dans La force des choses. « J’apprécie ces épreuves où l’homme engage son corps. » C’est qu’au-delà des affres de la guerre, très présentes dans le travail d’Hemingway, c’est beaucoup la question de la vérité du récit, de la chair, du corps, de la vie et de la mort, qui l’obsède. Hemingway ne craint pas de vivre dans la familiarité de la mort. Un peu comme si l’aboutissement de toute vie trouvait son sens dans la façon que nous aurons d’affronter la mort le moment venu. D’une certaine façon, Hemingway trouve dans la tauromachie une mise en scène métaphorique de la rencontre de l’homme et de la nature. Dans L’invention de la solitude, Paul Auster écrivait justement : « Car on ne peut pas écrire un seul mot sans l’avoir d’abord vu, et avant de trouver le chemin de la page, un mot doit d’abord avoir fait partie du corps, présence physique avec laquelle on vit. »

L’histoire d’Hemingway est celle d’un conquérant, toujours en route, inépuisable, instinctif. Celle d’une personnalité forte et complexe et d’un écrivain plus émotif qu’il n’y paraît. Celle d’un homme énergique pour qui ce sera de plus en plus difficile de trouver la paix nécessaire à l’écriture. Dans son discours de réception du prix Nobel de littérature, en 1954, après la parution du roman Le vieil homme et la mer, il soutient : « Écrire, c’est au mieux une vie solitaire. Un écrivain accomplit son œuvre dans la solitude et, s’il est suffisamment bon écrivain, il doit chaque jour faire face à l’éternité ou à l’absence d’éternité. »

Ernest Hemingway n’est plus à la mode. Grand bien lui fasse, rien de pire ne peut arriver à un écrivain que d’être à la mode. Ce qu’il voulait vraiment, c’était durer.

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J’ai beaucoup apprécié votre article, espérant qu’il y aura plusieurs personnes qui le liront.
Merci beaucoup!

Encore un très beau texte de Dominique Lebel qui toujours très bien documenté, partage pour notre plus grand plaisir sa passion pour la littérature, comme pour cet auteur sans compromis que fut Ernest Hemingway. Je n’avais pas encore lu Le Soleil se lève aussi, il ne fait pas de doute qu’il sera sur ma liste de priorités de lectures prochaines.

Merci pour cette chronique instructive et divertissante. Cette visite en ces paysages élémentaires, beaux comme se devrait d’être toujours la vie.