Le son du carillon

Toutes les familles heureuses se ressemblent, disait Tolstoï, mais les familles malheureuses le sont chacune à leur façon. » Après avoir lu La fiancée américaine, d’Eric Dupont, on serait tenté d’ajouter que les membres de ces familles, aussi, sont malheureux à leur façon. Rarement a-t-on mieux illustré, dans un roman, comment les perspectives individuelles faussent l’interprétation des êtres et des événements au sein d’un même clan — et n’allez surtout pas croire que je dis ça uniquement pour flatter celui qui, par une curieuse coïncidence, devient aujourd’hui mon nouveau voisin de page, et à qui j’en profite pour souhaiter la bienvenue.

Ill : Katy Lemay

Cette fabuleuse saga familiale, qui s’étend sur cinq générations, commence à Rivière-du-Loup, quand la matriarche des Lamontagne fait venir, du New Hampshire, une jeune fiancée pour son fils. Celle-ci mourra durant la messe de minuit en donnant naissance à Louis, surnommé « le Cheval », enfant d’une robustesse rare qui deviendra homme fort de foire, puis croque-mort réputé autant pour ses talents de conteur que de consolateur de veuves. La fille de Louis a la bosse des affaires : avec l’argent destiné à payer son avortement, elle s’enfuit à Montréal et fonde une chaîne de restaurants qui fera sa fortune. Les jumeaux qu’elle a eus de père inconnu, eux, s’exileront en Europe – le premier en Italie, où l’amène sa carrière de ténor, l’autre à Berlin, où il se liera d’amitié avec une vieille Allemande excentrique qui pourrait bien être une lointaine parente.

Selon les points de vue qu’on entend, Louis est soit un héros fantasque ou un méprisable mythomane, sa fille, une généreuse bienfaitrice ou un monstre d’égoïsme, et la vieille Allemande, un bourreau ou une victime. Tous ces sons de cloche différents, loin d’être cacophoniques, finissent par former un carillon harmonieux qui scande les grandes époques du roman. Le folklore du terroir louperivois cède le pas à une poursuite dans les rues de New York, un règlement de compte entre frères sous forme d’échanges épistolaires sert de parenthèse à un épisode dramatique de la guerre en Allemagne. Ce qui avait débuté sur un ton léger, rappelant celui des précédents romans de Dupont, prend de la gravité à mesure que s’accumulent les références aux cloches funèbres de Tosca, pour se terminer, comme le célèbre opéra, par une grande finale au sommet du château Saint-Ange, à Rome – mais tragicomique, celle-là.

On savait déjà qu’au chapitre de l’écriture Eric Dupont est un instrumentiste virtuose. Avec cette œuvre immense, il prouve qu’il sait aussi diriger tout un orchestre. Par son souffle et son ampleur, La fiancée américaine (en lire des extraits >>) s’inscrit dans la lignée des grands romans-fleuves français et des Buddenbrooks de Thomas Mann. Une telle performance est de celles qui restent marquantes et, sous son impulsion, la littérature québécoise vient de faire un grand bond. (Marchand de feuilles, 568 p., 34,95$)

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VITRINE DU LIVRE

Le ver dans la pomme

Les lecteurs de Nicolas Chalifour ne seront pas dépaysés en ouvrant Variétés Delphi (en lire des extraits >>) . Ce deuxième roman nous replonge dans l’atmosphère kitsch de l’hôtel Le Manoir, alors qu’un serveur de la salle à manger s’amuse à ruiner les réceptions de mariage et à semer la zizanie parmi les invités – tout ça « pour aider les gens à renoncer à tous les mirages cheap que leur propose le bonheur ». L’humour au menu est grinçant à souhait et, malgré sa pointe de désespoir, absolument réjouissant. (Héliotrope, 237 p., 21,95 $)

Un plat qui se mange froid

Tour du chapeau pour Martin Michaud avec la troisième enquête de Victor Lessard, sergent-détective à la Section des crimes majeurs du SPVM. Je me souviens (en lire des extraits >>)  est un de ces cas de vengeance tordus, dont l’origine semble remonter aux expériences menées par la CIA à l’Université McGill, dans les années 1960. Les meurtres sont imaginés avec un sadisme savamment dosé et l’intrigue est si touffue que le coupable est impossible à détecter. Pourquoi se contenter d’auteurs scandinaves quand on a sous la main celui qu’on qualifie à juste titre de nouveau maître du polar québécois ? (Goélette, 640 p., 26,95 $)

 

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