Le son  Vaillancourt

L’une chante, l’autre, mal. L’une est soprano, l’autre, chef d’orchestre. Pauline et Lorraine Vaillancourt lisent les partitions comme on lit le journal.

Photo : Jocelyn Michel

L’une chante, l’autre, mal. L’une est soprano, l’autre, chef d’orches­tre. Dans la voix de la première : du bronze, de la lave, des sortilèges. Dans les mains de la seconde : de la précision, de la poésie. Pauline et Lorraine Vaillancourt lisent les partitions comme on lit le journal. Elles osent tout, en inlassables expérimentatrices, disponibles pour toutes les esthétiques actuelles. Avec un mélange d’obstination et d’exigence, de gravité et de primesaut, elles défendent la musique de notre temps, celle qui finira par peser dans la balance de l’histoire.

L’eau qui danse, la pomme qui chante et l’oiseau qui dit la vérité, « opéra féerie » de Pierre Morency et Gilles Tremblay, scelle leur quatrième collaboration. Un opéra moderne, de surcroît québécois, ça ne court pas les rues. Alors, nous ne mettrons pas les oreilles dans nos poches.

Jeunes, vous ne deviez pas vous ennuyer à la maison ?

Lorraine – Nos parents aimaient beaucoup les arts. On a fait la carrière qu’ils auraient aimé faire si l’époque le leur avait permis. Maman avait une très belle voix de soprano, papa, une voix de basse. Il y avait du chant chez nous, mais on jouait aussi beaucoup de théâtre.

Comment est née votre passion pour la musique ?

Pauline – Elle a été nourrie par notre frère aîné, Jean-Eudes, pianiste et chef.

Lorraine – Toute la famille – père, mère, enfants – chantait dans les chœurs qu’il dirigeait. Je chantais comme un pied, mais c’était un grand bonheur d’y participer.

Pauline – Mon frère faisait venir des interprètes extraordinaires. Je me disais que si un jour j’arrivais à chanter comme eux, je saurais où me mènerait ma vie.

Lorraine – Moi, je jouais du piano, mais je ne me rappelle pas avoir appris à lire la musique ; c’est dire que c’est venu naturellement.

Pourquoi avoir choisi, toutes les deux, de vous consacrer à la musique contemporaine, que le public n’apprivoise pas spontanément ?

Lorraine – À l’époque de Mozart, les gens vivaient avec la musique contemporaine, non pas avec celle des siècles passés. Il est vrai qu’aujourd’hui on va vers les choses acquises, connues. Comme les enfants qui préfèrent regarder cent fois le film qu’ils ont aimé. Quand on a accès au confort, on a moins envie de tenter l’aventure. Pauline et moi sommes gouvernées par la curiosité.

Trouvez-vous que les médias manquent de curiosité ?

Lorraine – Le très grand compositeur allemand Karlheinz Stockhausen est mort en décembre 2007. Qui en a parlé ?

Pauline – Je crois en l’intelligence et en l’imagination du public, ce qui ne semble pas toujours le cas des médias et des décideurs en matière de politique culturelle. Comment peut-on savoir que les gens ne vont pas aimer tel genre de spectacle si on ne le leur donne pas à voir ?

Lorraine – On est dans une époque de marketing. Quand un orchestre symphonique qui présente une pastorale se croit obligé de montrer des petits oiseaux ou d’intercaler des bouts d’entrevues entre des pièces musicales, je trouve qu’on frôle le ridicule. Pourtant, cela plaît aux auditeurs.

Le public n’est pas toujours cohérent. Il rêve de découvertes, mais il réclame des stars.

Lorraine – Je ne suis pas dans le jet-set des chefs. Ma vanité tient dans le désir de bien servir la musique.

Pauline – Quand je chantais Mozart en Europe, je me rendais compte que je n’avais pas l’attitude de la diva, que je ne correspondais pas à l’image souhaitée par le public, qui a besoin d’idoles. Comme Lorraine, c’est la partition qui m’intéresse.

Lorraine – Heureusement, il y a de plus en plus de musiciens et de chanteurs qui sont prêts à s’investir pour arriver à un résultat collectif, pas pour occuper le devant de la scène.

Pauline, vous délaissez votre métier d’interprète pour vous consacrer à la conception et à la mise en scène.

Pauline – Je suis encore stimulée par les projets qui impliquent un style auquel je n’ai pas touché. Mais refaire ce que j’ai déjà fait ? Non. Peut-être parce que je suis allée vraiment au bout. À un moment donné, tu atteins des limites physiques que l’âge ne te permet plus de dépasser. Je prends désormais beaucoup de plaisir à faire chanter les autres. Il faut savoir passer le relais.

Lorraine – La transmission est essentielle si on veut cons­tituer un répertoire qui sera repris par d’autres.

Pauline – Nos concerts n’atti­rent peut-être pas les foules, mais on peut dire qu’en 20 ans de travail on a ouvert la voie à beaucoup de jeunes artistes en leur permettant de côtoyer la musique moderne.

Pour un chef, l’opéra représente-t-il la récompense suprême ?

Lorraine – En raison de l’apport de la voix et du visuel, l’opéra exerce un plus grand attrait sur le public qu’un concert pur et dur, surtout quand on refuse d’y mettre des danseurs pour en faciliter l’ingestion. Mais quand il y consent, le public d’un concert du Nouvel Ensemble Moderne, par exemple, découvre un monde nouveau et une expérience sensorielle totale. Car il y a de la sensualité, de l’humour, de la vie dans cette musique.

Pauline – L’opéra n’est pas une somme de spécialistes, mais une alchimie humaine entre le compositeur, le chef, le metteur en scène, les interprètes, etc. C’est mon rôle, à Chants Libres, d’assurer le bon mixte entre tous les éléments.

Parlez-nous de cet opéra commandé à Pierre Morency (livret) et Gilles Tremblay (musique).

Pauline – C’est une fable initiatique pour toute la famille, très théâtrale et très lyrique, que le metteur en scène Robert Bellefeuille traite d’une manière dépouillée, voire orientalisante, parce que tout est déjà dans la musique.

Lorraine – On reconnaît la signa­ture de Tremblay : ses éclairs de métaux, les gongs, etc.

Avec 25 musiciens et 12 inter­prètes, L’eau qui danse… doit coûter bonbon ?

Pauline – C’est le spectacle le plus cher que Chants Libres ait jamais produit.

Tout cela pour trois soirs seulement ?

Pauline – Même dans les maisons d’opéra, il est très rare qu’on donne plus de 10 représentations. On ne dispose pas d’une enveloppe budgétaire à la hauteur de nos ambitions. Des organismes comme le nôtre sont évalués par les pouvoirs publics selon la loi du marché, non au regard du résultat artistique.

Lorraine – Aujourd’hui, tout se mesure à la cote d’écoute, à la vente de billets. Les sub­ventionneurs procèdent de la même façon. À Ottawa, du moins. Car on a la chance d’avoir à Québec et à Mont­réal des agents culturels qui comprennent notre démar­che. Mais on ne connaît pas l’avenir, peut-être seront-ils remplacés par des fonctionnaires qui adopteront la rentabilité comme philosophie artistique.

Comment faites-vous pour garder votre enthousiasme après tout ce temps ?

Lorraine – On ne se lasse pas d’être toujours dans la découverte, continuellement en création. Mon plaisir est de fouiller les partitions et de convaincre des musiciens de donner le meilleur d’eux-mêmes.

Pauline – C’est à cause de Lorraine que je fais des œuvres contemporaines. J’étais encore au conservatoire et elle m’appe­lait quand, lors d’un con­cours de composition, aucun chanteur ne voulait chanter telle ou telle partition. Rien ne m’affo­lait, tout m’excitait. J’y trouvais ma nourriture. Encore aujourd’hui, cela me garde vivante.

L’eau qui danse, la pomme qui chante et l’oiseau qui dit la vérité, Monument-National, à Mont­réal, du 19 au 21 nov., 514 871-2224, 1 866 844-2172.

chantslibres.org

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Pauline à la page 

Soprano, conceptrice et metteure en scène.

Elle a chanté Mozart et Schumann, mais aussi Vivier, Tremblay, Aperghis, Garant, Prévost…

Directrice de Chants Libres, compagnie d’art lyrique fondée en 1990, consacrée aux nouvelles formes d’opéra : 12 productions à ce jour, dont L’enfant des glaces, de Zack Settel, créé en 2000, que présentera New York en 2010.

Lorraine et hardie

Pianiste et chef d’orchestre.

Fondatrice et directrice du Nouvel Ensemble Moderne (1989), premier orchestre permanent voué au répertoire contemporain au Canada : 15 musiciens, plus de 125 œuvres, 24 disques. 

Elle dirige, depuis 1974, l’Atelier de musique contemporaine de la Faculté de musique de l’Université de Montréal.

Le Nouvel Ensemble Moderne (NEM) interprétant La transparence de la parole par Primo Levi du compositeur italien Andrea Liberovici. Ce concert a eu lieu le 17 septembre 2009 au Teatro Carlo Felice de Gênes, Italie.

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