Le temps du déluge

Extrait du roman Le temps du déluge, par Margaret Atwood, avec l’aimable autorisation des éditions Robert Laffont.

Extrait du roman Le temps du déluge, par Margaret Atwood

Toby
An 25, Année du Déluge

         Tôt le matin, Toby monte sur le toit pour regarder le soleil se lever. Un manche à balai lui sert de balancier : l’ascenseur a cessé de fonctionner il y a quelque temps et l’escalier de service ruisselle d’humidité, alors si elle glisse et tombe, personne ne viendra la ramasser.
         Dès la première chaleur, la brume monte de l’étendue d’arbres qui la sépare de la ville en ruine. Il y a dans l’air une légère odeur de brûlé, caramel, goudron et barbecue rance, et la puanteur graisseuse d’un dépotoir incendié puis arrosé par la pluie. Au loin, les tours abandonnées sont pareilles aux coraux d’un antique récif : délavées, décolorées, vidées de toute vie.
         Mais la vie est toujours là. Des oiseaux pépient; sûrement des moineaux. Leurs petites voix résonnent haut et clair, tels des ongles sur une vitre; la rumeur de la circulation n’est plus là pour les étouffer. Remarquent-ils ce calme, cette absence de moteurs? Et, si oui, sont-ils plus heureux? Toby n’en a aucune idée. Contrairement à certains autres Jardiniers – les plus exaltés, ou les plus défoncés -, elle n’a jamais entretenu l’illusion de pouvoir parler aux oiseaux.
         Le soleil se fait plus brillant à l’est, rougeoyant la gaze bleu-gris qui signale l’océan dans le lointain. Les vautours nichant sur les poteaux électriques déploient leurs ailes pour les sécher, qui s’ouvrent tels des parapluies noirs. L’un d’eux s’envole, puis un autre, et ils montent en spirale sur les courants ascendants. S’ils fondent vers le sol, cela signifie qu’ils ont repéré une charogne.
         Les vautours sont nos amis, enseignaient les Jardiniers. Ils purifient la terre. Ce sont les Anges noirs nécessaires, appointés par Dieu pour hâter la dissolution des corps. Imaginez comme il serait horrible de ne pas avoir de morts !
         Est-ce que je crois toujours cela? se demande Toby.
         Tout est si différent vu de près.

         Sur le toit, on trouve quelques bacs, où les plantes poussent à foison, et aussi quelques bancs en similibois. Il y avait jadis un auvent pour abriter les clientes à l’heure des cocktails, mais le vent l’a emporté. Toby s’assied sur un banc pour examiner les alentours. Elle attrape ses jumelles et scrute le paysage de gauche à droite. L’allée, avec ses bordures de lumiroses, aussi hirsutes que des brosses à cheveux usagées, dont le halo pourpre s’estompe sous l’effet du jour naissant. L’entrée ouest, tapissée d’un dermosolaire rose évoquant l’adobe, le fatras d’épaves rouillées au-dehors.
         Les massifs de fleurs, envahis de bardanes et de laiterons, au-dessus desquels volettent des kudzillons aquatiques. Les fontaines, dont les bassins en coquille Saint-Jacques débordent d’eau stagnante. Le parking, où traînent une voiturette de golf rose et deux minibus du Balnéo NouvoMoi, frappés du logo en œillade. Plus loin, il y a un autre minibus, encastré dans un arbre : on y voyait naguère un bras pendant à la fenêtre, mais il a disparu à présent.
         Sur les vastes pelouses ont poussé de hautes herbes. On distingue des talus de formes irrégulières sous les asclépiades, les vergerettes et les oseilles des prés, avec çà et là un bout de tissu ou un éclat d’os. C’est à cet endroit que sont tombés les gens qui couraient ou titubaient sur la pelouse. Toby les a vus depuis le toit, tapie derrière un bac à fleurs, mais cela n’a pas duré très longtemps. Certains d’entre eux ont appelé à l’aide, comme s’ils la savaient présente. Mais comment aurait-elle pu les aider ?
         La piscine est recouverte d’un voile moucheté d’algues. Elle abrite déjà des grenouilles. Hérons, aigrettes et paonigrettes les traquent dans le petit bain. Pendant un temps, Toby s’est efforcée de repêcher les animaux noyés là par inadvertance. Les lapins verts lumineux, les rats, les rasconses, à la queue rayée et au masque de bandit. Mais, désormais, elle les laisse tranquilles. Peut-être engendreront-ils des poissons. Quand la piscine ressemblera à un marécage.
         Envisage-t-elle de manger ces futurs poissons théoriques? Sûrement pas.
         Pas encore.

         Elle se tourne vers la sombre enceinte d’arbres, de lianes, de fougères et d’épais fourrés, la scrute avec ses jumelles. C’est de là que peut venir le danger. Mais quel type de danger? Elle ne peut l’imaginer.
         Avec la nuit viennent les bruits habituels : les lointains aboiements des chiens, les couinements des souris, les stridulations liquides des grillons, le coassement occasionnel d’une grenouille. Et le sang qui bat à ses oreilles : katouch, katouch, katouch. Comme un lourd balai remuant des feuilles mortes.
         «Va dormir», dit-elle à voix haute.
         Mais elle ne dort pas très bien depuis qu’elle est toute seule dans cet immeuble. Parfois, elle entend des voix : des voix humaines qui l’appellent, pleines de souffrance. Ou alors les voix des soignantes qui travaillaient ici avant et des clientes inquiètes qui venaient chercher du repos et une nouvelle jeunesse. Barbotages dans la piscine, promenades sur les pelouses. Toutes ces voix roses, apaisées et apaisantes.
         Ou encore les voix des Jardiniers, leurs murmures ou leurs chants ; ou des enfants riant tous ensemble, en haut du Jardin d’Édenfalaise. Adam Premier, Nuala et Burt. La vieille Pilar, entourée de ses abeilles. Et Zeb. Si l’un d’eux est encore en vie, c’est sûrement Zeb : d’un jour à l’autre il va apparaître sur la route ou surgir d’entre les arbres.
         Mais il doit être mort à présent. Il vaut mieux le croire. Éviter les vains espoirs.
         Cependant, il reste forcément quelqu’un; elle ne peut pas être toute seule sur la planète. Il y a forcément d’autres personnes. Mais… amis ou ennemis ? Si elle voit quelqu’un, comment le savoir ?
         Elle est parée. Les portes sont verrouillées, les fenêtres condamnées. Mais ce genre de barrière ne garantit rien : la plus petite brèche invite à l’invasion.
         Même lorsqu’elle dort, elle reste à l’écoute, comme les animaux : une altération dans les rythmes de la nuit, un bruit inconnu, un silence s’ouvrant comme une fêlure dans la roche.
         Quand les petits animaux cessent de chanter, disait Adam Premier, c’est parce qu’ils ont peur. Tu dois écouter le son de leur peur.

 

La suite dans le livre…

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