Le tortillard de l’arrière-pays

Pendant les neuf heures que dure le trajet entre Montréal et Jonquière, les passagers refont la route des colonisateurs qui ont développé le Lac-Saint-Jean. Retour vers un autre siècle.

Photo : Patrice Halley

Cet été, partez à l’aventure dans les archives de L’actualité pour (re)découvrir les grands classiques estivaux du Québec.

La terre ne sera jamais petite pour celui qui la traverse en train. Le train comme une mesure du temps, les heures muées en stations. Les heures. Imaginez-en neuf. Le temps d’un vol vers l’Europe ou d’une longue journée de travail. Neuf heures. C’est la durée du voyage entre Mont­réal et Jonquière à bord du train Via 601. Une ligne énigmatique qui perce un arrière-pays insoupçonné, un vieux rêve datant de la colonisation du Lac-Saint-Jean.

Le train quitte la gare Centrale pour se glisser derrière la Montréal industrielle, souvent d’une intrigante laideur, une poésie austère. Le petit convoi de quatre wagons file derrière les bungalows de Pointe-aux-Trembles et de L’Assomption. Il pique à travers champs jusqu’à Joliette, révèle ces vastes terres qui autrefois portaient, dit-on, une immense érablière. Le train effectue un bref arrêt à Shawinigan et repart pour longer le spectaculaire barrage de Grand-Mère, sur le Saint-Maurice. Enfin, il s’immobilise à Hervey-Jonction, point de division des routes, un train vers Senneterre, l’autre vers Jonquière.

Alors que les conducteurs ajustent les voies et retranchent deux wagons au convoi, le souvenir de mon grand-père et de ses années de bois me revient à l’esprit. Ce dernier montait au nord à partir d’Hervey, avant la guerre. Parfois en payant son billet, souvent en s’accrochant à l’échelle d’un wagon de marchandises qui progressait au ralenti. La route du nord était celle de sa lointaine jeunesse. Mon train s’enfoncera bientôt à l’est de ces souvenirs, vers un territoire d’une autre époque, presque dénué d’habitants?; une zone numériquement vierge où aucun signal ne parvient, comme si le 21e siècle n’y était encore qu’une rumeur lointaine.

La locomotive siffle. Les wagons s’ébran­lent. Les champs ont fait place aux marais et à la forêt, une petite route nous suit. J’ana­lyse la carte. Entre Rivière-à-Pierre et Chambord, un seul village se dresse au milieu de ces 192 km de rails?: Lac-Édouard, 167 habitants. Mais que font-ils là?? L’esprit ailleurs, je me laisse bercer par le roulis de la voiture. Je repense au journaliste Arthur Buies et à ses conférences sur la construction du tronçon. Rivière-à-Pierre est annoncé par l’un des conducteurs. À cette étape, mon téléphone cellulaire n’est plus qu’un jouet de plastique. En véritable tortillard, le train s’enfonce à flanc de colline pour bientôt rejoindre la sinueuse Batiscan. Tout autour est parfaitement sauvage. Nous y sommes.

1881. Après des années de négociations entre le gouvernement provincial et la Quebec and Lake St. John Railway Company, les premiers milles d’une liaison ferroviaire entre Québec et les colonies du Lac-Saint-Jean avancent vers l’épaisse forêt. Le tronçon longera la rivière Batiscan, puis la Bostonnais, jusqu’à Chambord. En 1886 et 1887, Arthur Buies tient deux conférences pour témoigner des progrès de ce chantier réputé impossible. Dans sa verve de tribun d’un siècle éteint, il vante ce «?véritable chemin de fer de colonisation qui ouvrirait un arrière-pays sans limites, assise et rempart de la province, empire futur d’une race d’hommes énergique et généreuse?».

De nos jours, la porte d’entrée de cet arrière-pays idéalisé, c’est Rivière-à-Pierre. Buies disait qu’à sa genèse cette localité se constituait d’une simple log house servant de poste avancé pour les travailleurs de la voie. Sur les cartes contemporaines, ce petit village est le point où l’asphalte s’interrompt. Les quelques routes qui s’enfoncent vers le nord-est se prennent avec des bidons d’essence remplis dans le coffre arrière.

Plus au nord, la rivière Batiscan se fraye un chemin entre de petites montagnes cassées, offrant de saisissantes falaises granitiques. Ce spectacle s’étire jusqu’au village effacé de Linton, anciennement Linton-Jonction, du temps où un second tronçon ferroviaire partait de cette bourgade jusqu’à La Tuque. Depuis le démantèlement de cette ligne, Linton n’a pas perdu que sa fonction de jonction ferroviaire, mais presque l’ensemble de sa population, aujourd’hui recensée à 32 habitants sur une superficie de 465 km2. Tranquille, en somme. Au passage de ce curieux point fantôme, le nez collé à la vitre, je regarde défiler des rues sans maisons, les piles d’un pont sans travées, comme si d’un coup d’efface le dessin du monde avait changé sans avertissement.

Passé Linton, le train frôle de petites cabanes faisant office de gares pour les occupants des rares chalets du secteur. Iroquois Club, Stadacona, Club Nicol, Club-Triton?; topo­nymes d’un autre temps, où les clubs de chasse privés faisaient la loi dans les parages. Le Club-Triton et ses anciens invités présidentiels étant le plus célèbre d’entre eux.

En m’enfonçant dans cet arrière-pays lacustre, je songe à ces hommes du 19e siècle qui ont travaillé sans relâche parmi les moustiques, les ours et les orages, au cœur d’un ancien territoire algonquin. Buies décrivait leurs campements approximatifs, leur labeur qui semblait infini. Sept ans de mains calleuses. Deux mille cinq cents jours de travail pour quelques clubs de chasse et, ultimement, relier le Lac-Saint-Jean au reste de la province. De mon œil postmoderniste, cela semble bien peu. Mais voici Lac-Édouard qui arrive à la fenêtre comme un argument contraire. Un village. Un véritable village au bord d’un lac à l’eau cristalline. Un lieu autrefois doté d’un sanatorium où l’on donnait aux tuberculeux une cure d’air pur, de lumière et de soleil. L’envie d’y descendre est vive, mais les arrêts sont brefs. Un peu plus loin, désormais sur le bassin versant du lac Saint-Jean, les lacs se succèdent à bon rythme jusqu’à l’apparition de nouvelles maisons et d’une route asphaltée. Passé ce point, le paysage s’élargit de loin en loin. Après Chambord apparaît la petite mer d’eau douce du lac Saint-Jean, si grande après ces étangs et lacs de montagne.

Le tortillard se redresse. Il file désormais à vive allure à travers les champs du royaume. Le signal cellulaire revient dans les appareils. Le train gagne la gare de Jonquière, en plein centre-ville, rue Saint-Dominique. Je regarde les bars, les restau­rants bien tranquilles. Le train avait du retard et la ville s’endort déjà. Mais les trains ne retardent que les gens qui ont un horaire. Les passagers qui tra­versent deux siècles voyagent sans montre.

***

2/5 Au cours de l’été, cinq écrivains racontent le Québec vu d’un train. Le romancier et poète Jean-Simon DesRochers, auteur du Sablier des solitudes, a roulé jusqu’au Saguenay-Lac-Saint-Jean.

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