Le violoncelliste de Sarajevo

Extrait du roman Le violoncelliste de Sarajevo, par Steven Galloway, publié avec l’aimable autorisation des éditions JC Lattès.

L’obus plongeait dans un hurlement, déchirant l’air et le ciel sans effort. L’objectif grandissait, se précisait, devenait le point que ciblaient le temps et la vitesse. Juste avant l’impact le monde visible avait encore son allure de tous les jours. Puis il explosa.

En 1945, un musicologue italien découvrit quatre mesures de la partie de basse d’une sonate dans les ruines de la bibliothèque musicale de Dresde. Convaincu que ces notes avaient été écrites pas Tomaso Albinoni, le compositeur vénitien du XVIIe siècle, il consacra douze ans de sa vie à reconstituer l’œuvre à partir du fragment carbonisé du manuscrit. Le résultat, connu sous le tire de l’Adagio d’Albinoni, ne ressemble guère aux autres compositions du musicien, et la plupart des savants considèrent que l’attribution est fausse, mais même si l’on doute de son authenticité, il est difficile de contester la beauté de l’Adagio.

Près d’un demi-siècle après, c’est cette contradiction qui séduit le violoncelliste. Qu’une œuvre presque anéantie dans une ville dévastée ait pu être reconstituée, comme réinventée, et que cette œuvre soit belle, voilà ce qui lui inspire de l’espoir. Or l’espoir est maintenant l’une des rares denrées disponibles dans Sarajevo assiégée – une denrée qui s’amenuise chaque jour.

C’est pourquoi aujourd’hui, comme il le fait un jour sur deux depuis quelque temps, le violoncelliste joue, assis près de la fenêtre de son appartement au deuxième étage; il jouera jusqu’à ce qu’il sente l’espoir renaître. L’Adagio, il l’interprète rarement. Le plus souvent il a l’impression que la musique le régénère naturellement, c’est aussi simple que de remplir d’essence le réservoir d’une voiture. Mais certains jours ce n’est pas le cas. Si au bout de plusieurs heures, l’espoir n’est pas revenu, il s’arrête pour se recueillir puis use de son art pour que l’Adagio d’Albinoni, découvert dans la carcasse incendiée de Dresde, consente à renaître dans les rues trouées d’obus et infestées de snipers de Sarajevo. Quand les dernières notes s’éteignent, il aura repris espoir mais chaque fois qu’il doit recourir à l’Adagio, il lui faut fournir un effort plus grand; il sait qu’un jour l’œuvre ne sera plus efficace. De combien d’Adagio est-il encore capable? C’est une monnaie précieuse qu’il ne faut pas gaspiller.

Les choses n’ont pas toujours été ainsi. Il n’y a pas si longtemps la promesse d’une existence heureuse semblait garantie. Cinq ans auparavant, lors du mariage de sa sœur, il avait posé pour une photo de famille; son père avait passé son bras derrière lui, avait refermé ses doigts sur son épaule, prise énergique que certains auraient même jugée douloureuse, mais le violoncelliste avait réagi à l’inverse. Les doigts dans sa chair lui disait seulement qu’il était aimé, qu’il avait toujours été aimé, et que le monde était un lieu où ce qui vous aimait savait s’incruster en vous. Il l’avait su dès ce moment mais aujourd’hui il aurait donné n’importe quoi pour revenir en arrière et immobiliser cet instant – ne fût-ce que pour mieux s’en souvenir. Il aurait tant aimé sentir de nouveaux la main de son père peser sur son épaule.

Aujourd’hui, il le sait, il n’y aura pas d’Adagio. Il n’est assis à sa fenêtre que depuis une demi-heure mais déjà il se sent mieux. Dehors les gens font la queue pour acheter du pain – depuis plus d’une semaine on ne trouvait pas de pain au marché – et il se demande s’il va rejoindre cette file. Beaucoup de ses amis et voisins y ont pris place. Mais il décide que non, au moins pour le moment. Il doit encore travailler.