Le Voleur des steppes

Extrait du roman Le Voleur des steppes, par Joël Champetier, publié avec l’aimable autorisation des Éditions Alire.

(Chapitre 1 : Quatre lettres à la hauteur du coeur, p. 1-22)

Personne n’aurait su dire depuis combien de temps l’homme dans la cage avait ouvert les yeux. Allongé sur le flanc, immobile, les jambes repliées, il contemplait une plaine sauvage, étendue jusqu’à l’infini. Un désert de rocaille piqueté de rares buissons.

La nuit tombait.

Le ciel violet devint noir, sauf à l’horizon où une lueur inconstante traçait le contour de nuages.

Un orage approchait.

Des éclairs s’abattirent bientôt sur la terre de roche, le craquement de chaque décharge un peu plus assourdissant que le précédent.

L’homme, qui avait des yeux pour voir, et des oreilles pour entendre, et une poitrine pour sentir la main du tonnerre s’y appuyer à chaque coup, ne s’éveilla pleinement à la conscience que lorsque les premières gouttes de pluie lui éclatèrent au visage.

Cette nouvelle phase de l’éveil s’accompagna d’une sensation de douleur presque infinie. L’homme, recroquevillé dans la cage trop étroite pour lui permettre d’allonger les jambes, tenta de trouver une posture plus confortable. Aucune position ne valait mieux qu’une autre. Tout son être souffrait.

Il gémit comme un enfant abandonné.

Un éclair tomba tout près. Le vent souffla, erratique. L’air sentait la glace et le gravier chaud. La cage oscilla au rythme grinçant du métal contre le métal. Les gouttes éparses se multiplièrent en averse drue.

La cage ballottait maintenant au sein d’un déferlement d’eau et de foudre. Les mains en cornet autour de sa bouche dans un effort instinctif pour capter le plus d’eau possible, l’homme étancha du mieux qu’il put sa soif, le pire des supplices qu’il endurait à ce moment.

La plainte du vent changea de registre. Les éclairs s’espacèrent entre des périodes d’obscurité de plus en plus longues.
L’homme tendit la main pour la refermer sur un des barreaux de la cage. Il tenta de soulever son torse meurtri. L’effort le fit gémir de nouveau, mais il parvint à se redresser malgré tout. Il appuya son front mouillé contre les tiges de métal et se mit à claquer des dents. Il était glacé des pieds à la tête, et pourtant tout son corps brûlait. Dans son esprit, une image étrange se déploya, celle d’un tison ardent plongé dans un bassin. Le rouge du métal incandescent, la fumée d’une fournaise, le sifflement de l’eau. Le bassin devint un torrent qui bascula dans un gouffre sans fond. Au loin, une femme cria, un cri d’horreur et de désespoir. Le cri disparut, avalé par le tumulte…

La vision s’était estompée, remplacée par un vide bruissant. L’homme continua de frissonner, les dents claquantes, son front contre le métal froid.

La cage n’oscillait plus. Le tonnerre s’était tu.

La pluie, par contre, reprit de la force.

Assis en tailleur, l’homme abaissa le visage sur sa poitrine et essuya ses yeux pleins d’eau. La noirceur était absolue maintenant que les éclairs étaient allés s’abattre plus loin. Au fur et à mesure qu’il reprenait ses esprits, il se rendait compte que la douleur qui embrasait son corps irradiait avec une intensité particulière au milieu de son dos.

L’homme tâta avec prudence son dos nu et découvrit l’endroit d’où sourdait la douleur. Au bas des côtes, près de la colonne vertébrale, il sentit une plaie enflée et sensible, couverte d’une croûte. Cet examen lui permit de comprendre qu’il ne portait pour seul vêtement qu’un pagne détrempé. Une sensation d’inconfort se fraya un chemin malaisé jusqu’à sa conscience : le vêtement le serrait autour des hanches et des cuisses. Il aurait fallu qu’il bouge pour se défaire du pagne. L’effort lui sembla soudain surhumain…

***

L’homme dans la cage se réveilla pour la seconde fois, avec le sursaut hébété de celui qui ne s’était pas rendu compte qu’il dormait.
Il crut avoir crié, puis n’en fut plus trop sûr. Peut-être n’avait-il que rêvé… Au-dessus de lui, il distinguait à travers les barreaux un ciel d’un gris boueux.

Le jour s’était levé.

Comme il l’avait fait la nuit précédente, l’homme s’agrippa aux barreaux de la cage pour se redresser. Cette fois encore l’effort le fit gémir.

Il eut beau essayer de se contorsionner, il lui était impossible d’apercevoir la blessure qui le faisait tant souffrir à la hauteur des reins. Dans la lumière blême du matin, il étudia son torse nu, ses bras nerveux à la peau hérissée de chair de poule, ses mains osseuses aux ongles ébréchés, ses poignets couverts d’une peau mate sous laquelle glissaient veines et tendons. Ce qu’il avait pris pour un pagne dans l’obscurité se révéla être un pantalon court de toile crasseuse, duquel émergeaient des jambes musculeuses, lacérées d’éraflures récentes et de cicatrices anciennes.

Il fallut que l’homme s’éveille encore un peu plus pour qu’il réalise à quel point il était anormal que son corps lui paraisse aussi étranger. D’où provenait la blessure à son dos ? À la suite de quelles circonstances s’était-il retrouvé, contus et glacé, dans cette cage ?

Une nouvelle source d’inconfort, olfactive cette fois, le fit grimacer. Une odeur répugnante avait été transportée par un caprice du vent. Cela ne dura qu’un instant : la faible brise matinale fit disparaître l’odeur aussi rapidement qu’elle était apparue.

Ignorant la douleur de ses membres roides, l’homme se mit debout pour étudier son environnement immédiat.

Sa tête buta contre le haut de la prison oscillante ; cette dernière était tout juste un peu trop basse pour qu’il puisse se redresser complètement.

L’homme compta deux autres cages, soutenues comme la sienne par une solide potence d’un bois si noir qu’il en paraissait huileux. Les trois potences étaient plantées à égale distance les unes des autres, formant un triangle d’à peu près vingt pieds de côté au centre duquel trois chemins se rejoignaient. À voir la régularité avec laquelle on avait tracé les chemins et placé les cages, l’homme comprit que la disposition des lieux n’était pas le fruit du hasard mais obéissait à un dessein précis.

Deux des chemins se perdaient au loin dans la plaine rocailleuse. Le troisième attirait le regard vers un panorama un peu moins rébarbatif : un ruisseau gonflé d’eau boueuse cascadait jusqu’à un bosquet d’épineux et de fouet-à-lièvre, chemin et ruisseau poursuivant leurs méandres vers de basses collines couvertes d’un maquis gris et noir.

Dans la cage de droite pourrissait un cadavre, source de l’épouvantable odeur de charogne qui avait empuanti l’air quelques instants plus tôt.

Il n’était pas aussi aisé d’apercevoir l’intérieur de la cage de gauche. Des loques multicolores suspendues aux barreaux dissimulaient deux enfants nus, serrés l’un dans les bras de l’autre, instinct de défense contre le froid qui parut parfaitement sensé à l’homme qui frissonnait et claquait des dents dans l’air humide.

Ce dernier prêta une attention un peu plus soutenue à sa propre cage. Les tiges des parois et du toit étaient soudées ensemble, un ouvrage grossier mais solide. Sous la paillasse détrempée, un plancher formé de barreaux plus resserrés était percé au centre d’un trou rond. La bouche noire d’une fosse creusée dans la rocaille sous sa cage confirma à l’homme son soupçon : l’ouverture permettait à l’occupant de se soulager. Il vit aussi qu’une section du plancher était conçue pour pivoter sur elle-même, opération interdite car une barre de métal sous la trappe la retenait fermée.

Ce n’est qu’à ce moment que l’homme comprit qu’il était prisonnier. Que cela lui eût pris autant de temps pour absorber l’évidence illustre l’état de désorientation dans lequel il se trouvait.

À genoux, il glissa la main entre les barreaux, afin de voir s’il y avait un moyen de retirer cette barrure ou de la faire glisser. La tige refusait de bouger. Elle était retenue par une sorte de mécanisme de métal – il n’était pas facile de bien voir à travers les barreaux resserrés du plancher.

Une voix féminine s’éleva dans l’air matinal ; elle s’exprimait dans une langue inconnue.

Dans la cage où l’homme avait cru apercevoir deux enfants enlacés, une jeune femme nue le fixait avec intérêt. La luminosité frileuse du ciel ennuagé révélait les contours d’une femme nubile, petite, au corps bien formé, à la peau mate cuite par le soleil. Son visage fin était percé de grands yeux en amande à la pupille sombre, encadré par une tignasse noire aux torsades crasseuses qui lui atteignaient la taille. L’homme comprit pourquoi il avait cru apercevoir deux occupants dans la cage : la jeune femme possédait quatre bras et quatre mains.

La prisonnière lui adressa encore la parole dans une langue à la cadence heurtée, toute en voyelles ouvertes. À en juger par le ton et l’expression de son visage, il s’agissait d’une question.

– Je ne comprends pas, dit l’homme en se touchant l’oreille.

Le visage de la jeune femme s’éclaira.

– Tu parles l’estran ?

– Si c’est la langue que nous employons en ce moment, oui.

– Surprenant ! Presque aussi surprenant que de te voir vivant ce matin.

L’homme ne répondit rien, mutisme qui fut peut-être mal interprété par son interlocutrice, car elle baissa le visage en une attitude à la fois déférente et dépitée.

– Me trouvez-vous trop familière ? Dois-je vous vouvoyer ? Le registre impersonnel est-il préférable ?

L’homme resta déconcerté autant par la volubilité de la prisonnière que par la nature de ses questions. Des notions instinctives de hiérarchie et de protocole tourbillonnèrent dans son esprit. Une jeune femme de son âge aurait dû se montrer plus respectueuse, à moins d’être la fille d’un supérieur – cette notion même de « supérieur » n’étant pas absolument claire. À ces considérations s’ajouta le fait qu’ils étaient étrangers l’un à l’autre, nus de surcroît !

L’homme eut un geste agacé.

– Adresse-toi à moi comme il te plaît.

La jeune femme agrippa les barreaux avec trois mains et s’y colla le visage pour mieux distinguer son interlocuteur.

– Admets qu’entre prisonniers la forme impersonnelle aurait été un peu pompeuse, non ? Mon nom est Sarouelle.

Elle écarta ses cheveux de son visage et se cambra un peu, ses lèvres gercées soulevées en un sourire taquin. L’homme s’aperçut que la poitrine de la jeune femme arborait deux paires de seins, ceux du haut proportionnés à son ossature, ceux du bas encore plus menus, ce qui expliquait qu’il n’avait pas tout de suite reconnu leur nature.

– Je me demandais quand tu finirais par t’en apercevoir.

L’homme regarda ailleurs, en émettant un vague grognement d’embarras.

– Oh ! Ça ne me dérange pas de me faire regarder, se dépêcha de dire Sarouelle. Pourvu que tu comprennes que je ne cherche ni à t’émoustiller ni à te choquer. J’attends que mes vêtements sèchent, c’est tout.

L’homme demeura un long moment silencieux, les yeux détournés, laissant le temps à une question plus pressante que les autres de surnager dans le tourbillon de son esprit :

– Où sommes-nous ?

Constatant qu’aucune réponse ne venait, il glissa un regard vers la jeune femme. Cette dernière l’examinait avec une moue soupçonneuse.

– Tu es le premier homme que je rencontre dont la première question ne concerne pas mes bras.

Elle ponctua cette remarque de papillonnements de ses mains de droite, puis de celles de gauche, pour ensuite alterner entre les mains du haut et celles du bas ; toutes ces gesticulations faisaient osciller et grincer la cage. Elle émit un rire cristallin.

– Quelle tête tu fais ! Tu n’as pas souvent vu de femmes à quatre bras dans ta steppe, n’est-ce pas ?

– Je ne comprends rien à ce que tu racontes.

– Les gardes qui t’ont enfermé ont dit que tu étais un voleur des steppes.

– C’est possible.

– Aaah, dit Sarouelle avec un regard en biais. On joue les mystérieux.

Elle regarda le cadavre gonflé à l’intérieur de la troisième cage, sous laquelle suintait maintenant un fluide répugnant.

– Entre morts en sursis, les cachotteries, tu sais…

– Je ne joue pas les mystérieux. Je ne sais pas pourquoi on m’a enfermé. Je ne sais même pas mon nom.

Sarouelle le contempla un moment, les paupières mi-closes, son petit nez soulevé de scepticisme.

– Tu as perdu la mémoire ?

– On le dirait.

Elle tendit une main entre les barreaux, son index pointé droit sur la poitrine de son vis-à-vis.

– Je vois quelque chose d’inscrit. Je n’arrive pas à lire d’ici.

L’homme baissa les yeux sur son torse. À son réveil, il avait à peine remarqué les quatre lettres tatouées à la hauteur de son coeur, tant il est vrai qu’à son réveil ç’avait été tout son corps qui lui avait semblé étrange et inconnu.
Il étudia le tatouage, noir sur sa peau brune : Y, A, R, et G.
– Yarg…

L’homme avait parlé à voix si basse qu’il était certes impossible que la jeune femme prisonnière de la cage dressée de l’autre bord de la route ait pu l’entendre. Il répéta, à voix normale :

– Yarg.

– C’est ton nom ?

Il étudia à nouveau le tatouage, s’assurant qu’il avait redressé correctement les lettres qu’il voyait inversées. Yarg. Oui, le mot évoquait un sentiment de reconnaissance… profonde. Intime… Un sentiment qui, de façon inexplicable, le rassura un peu.

– Je pense que c’est mon nom, oui.

– Tu vois ? dit la jeune femme sur un ton de satisfaction qui parut un peu absurde à son interlocuteur. Tu as été rudoyé. On t’a frappé à la tête, et tu as momentanément perdu la mémoire. Ne t’inquiète pas, tes souvenirs vont finir par resurgir.

Yarg ne répondit pas, concentré sur l’effort mental qu’il déployait à essayer de déchirer les voiles tendus entre sa conscience et un passé qu’il devinait pourtant tout près. Un passé tout en mouvements embrouillés, en lumières diffuses, en échos assourdis.

La jeune femme avait raison. Son amnésie n’était que temporaire. Il ne pouvait en aller autrement. Il se rappellerait bientôt non seulement son nom, mais l’ensemble des souvenirs qui font de chaque être un individu distinct des autres. Il se rappellerait bientôt ce que cela signifiait d’être un voleur des steppes, si c’est ainsi que les gardes – gardes dont il ne se souvenait pas plus que du reste – l’avaient présenté à la jeune femme… Sarouelle… Elle s’appelait Sarouelle.

Le soleil du matin avait tenté une timide percée entre deux bancs nuageux. Les rayons réchauffèrent peu à peu les membres glacés de Yarg. Hélas ! le soleil réchauffa aussi la plaine rocailleuse, ce qui affaiblit la brise qui avait soufflé l’odeur du cadavre au loin. Bientôt, les miasmes de charogne furent si épais que Yarg eut l’impression que l’air autour de lui était devenu visqueux, une glaire infecte qu’il lui fallait pourtant continuer à inspirer pour rester en vie.

Sarouelle s’était tue elle aussi. Assise sur la paille de sa cage, elle semblait attendre avec résignation le retour du vent.
Le silence du matin fut brisé par une rafale d’aboiements qui provenait des collines. Une personne dit quelques mots brefs – des ordres, émis par une femme – auxquels le chien répondit par un jappement.

Sarouelle se redressa.

– On nous apporte à manger.

Yarg se leva aussi. Avec l’odeur de charogne, il lui était difficile de déterminer s’il avait faim ou non. Par contre, il était sûr d’avoir soif. Une soif dévorante, car les quelques gorgées de pluie volées pendant l’orage n’étaient plus qu’un souvenir.

Sur la route des collines apparut une solide femme d’âge mûr, vêtue d’une sévère robe noire et d’un capuchon de la même couleur. Un panier à la main, elle avançait d’un pas encore alerte. Un grand chien noir et roux lui tournait autour en montrant tous les signes de l’exubérance canine.

Arrivée à une centaine de pieds du trio d’échafauds, la vieille femme s’arrêta. Malgré la distance, Yarg l’entendit clairement marmonner de dégoût. Le chien, par contre, dressa le museau vers la charogne avec une marque d’intérêt.

La vieille femme reprit sa marche, en répétant quelques ordres de rappel au chien pour qu’il reste sur ses talons. À la hauteur de la cage de Sarouelle, le visage de la vieille se plissa en un masque désapprobateur.

– Encore en train de te montrer le cul ! C’est bien la seule chose qui te plaise, hein ?

– Je m’habillerai quand mes vêtements seront secs.

– Si tu avais un iota de décence, tu aurais gardé tes dessous. Mais que non ! Ça te plaît d’exhiber tes parties honteuses ! Il est dans ta nature perverse d’offusquer les honnêtes gens.

– Je suis ici contre mon gré, dit Sarouelle sur un ton raisonnable. Libérez-moi. Je vous promets de partir si loin que plus une personne honnête de la région ne risquera de contempler la moindre partie de mon corps, honteuse ou pas.

– Ergoteuse !

La vieille cracha à terre, puis vit ensuite Yarg avec un sursaut de surprise presque caricatural.

– Tu devais pas être mort, toi ?

Yarg ne répondit rien, ce qui ne contribua pas à amadouer la nouvelle venue.

– Quoi ? Pas un mot ? Tu parles une autre langue ? Tu es sourd ?

– Ni sourd ni mort.

– Pfah ! Un autre fin finaud ! Faites une belle paire, toi et la putain. Si vous êtes si fins, comment il se fait que vous êtes dans la cage, et moi dehors ? Mmm ? M’ouais, m’ouais… J’ai rien apporté pour toi. On n’apporte pas de vivres à un cadavre.

La vieille ouvrit le couvercle de son panier. Le chien, plus vite que l’oeil, plongea le museau à l’intérieur et le ressortit en tenant dans la gueule un objet noirâtre – il fila si vite que Yarg n’eut pas le temps d’en reconnaître la nature.

La vieille poursuivit le chapardeur avec des gestes scandalisés.

– Amos ! Méchant Amos ! Reviens ici ! Allez, redonne ce que tu as volé !

Le chien s’arrêta au-delà de la troisième cage, contrit, mais pas au point de revenir sur ses pas. Il fixait la vieille d’un air surexcité, sautait sur place, l’objet brun-noir fermement tenu entre ses crocs blancs.

– Donne, Amos ! Donne le saucisson !

Le chien baissa les oreilles et finit par lâcher son butin dans la poussière.

– Crapule ! fulmina la vieille en récupérant la pièce de charcuterie poisseuse de bave.

Le chien se roula sur le dos en émettant des gémissements de chiot. La vieille siffla :

– Pas le temps de jouer !

Voyant que sa maîtresse ne s’occupait plus de lui, le chien sauta à nouveau sur ses pattes et, la langue de travers, la suivit en fixant l’objet convoité d’un regard brun larmoyant. La vieille jeta le bout de saucisson dans la cage aux pieds de Sarouelle, puisa dans sa besace une moitié de chou piqueté de moisi, qu’elle glissa aussi entre les barreaux. Pour finir, elle souleva une gourde.

– Ai-je bien entendu ? dit Sarouelle. Vous n’avez rien apporté au nouveau prisonnier ?

– Je ferais l’aller-retour du village deux fois ? Fallait pas que le sermonnaire me dise qu’il était mort ! Allez ! Bois, putain. Je vais pas te tenir cette gourde toute la journée.

La prisonnière prit la gourde et but plusieurs rasades. Elle remit ensuite le contenant à la vieille femme.

– T’as pas tout bu.

– C’est exprès.

Sarouelle ramassa le saucisson, essuya la poussière et la bave du chien avec un des vêtements suspendus à sécher, puis tenta de le partager en deux. La viande était coriace : il lui fallut mordre à pleines dents pour réussir à en arracher un morceau. Une fois le chou séparé lui aussi en deux parties à peu près égales, Sarouelle tendit les demi-portions obtenues à travers les barreaux.

– C’est pour Yarg. C’est son nom. Donnez-lui aussi le reste de l’eau.

La vieille femme en noir se frappa le menton avec le pouce en un geste d’impatience et sans un mot alla porter la gourde et les vivres à Yarg. Ce dernier se précipita d’abord sur l’eau, qu’il but avec tant d’avidité qu’il en resta étourdi de soulagement. Le temps d’un battement de coeur, un sentiment de colère lui gonfla la poitrine et il voulut refuser de rendre la gourde – puis il comprit la futilité de son réflexe et permit à la vieille femme de récupérer le contenant. Sans autre forme de procès, cette dernière quitta les lieux, suivie du chien qui lança quelques regards déçus derrière lui.

Yarg vit que Sarouelle, assise dans la paille, s’était mise à manger le chou et le saucisson dur. Yarg tenta d’en faire autant, mais découvrit que le parfum dégagé par la viande se combinait au remugle de putréfaction qui épaississait l’air. Un spasme lui souleva l’estomac et il lui fallut faire un effort de volonté pour ne pas vomir l’eau précieuse qu’il venait de boire. Il en fut quitte pour manger le chou, dont l’odeur était suffisamment différente de la charogne pour ne pas lui lever le coeur.

– Ne fais pas le difficile, conseilla Sarouelle en voyant qu’il ne mangeait pas tout. Tu vas découvrir que ce n’est pas tous les jours qu’on nous apporte de la viande.

– Je vais attendre que le vent se lève.

La jeune femme hocha la tête.

– Ça pue, hein ? J’ai fini par m’habituer.

Yarg fit un geste exprimant la compréhension. Son frugal repas, et surtout l’eau qu’il avait bue, lui avaient redonné un peu de force.

– Ça fait longtemps que tu es là ?

Sarouelle écarta une longue mèche noire et torsadée de son visage, les yeux au ciel comme si elle faisait un effort de réflexion.

– Au début j’ai compté les jours. Puis j’ai perdu le fil. Plus de cinquante, moins de soixante. Ça te va comme ordre de grandeur ? Ça n’a pas beaucoup d’importance, admets.

Elle posa la main sur quelques vêtements. Constatant qu’ils n’étaient pas encore secs, elle les déplaça de façon à ce qu’ils soient perpendiculaires aux rayons de plus en plus vifs du soleil. Ces manipulations permirent à Yarg de découvrir que le chiffon bleu ciel était un corsage brodé de fil de couleur, le vêtement pourpre une sorte de robe, la pièce de tissu jaune à rayures une culotte aux jambes lacées, chacun de ces vêtements marqué de salissures et d’accrocs.

Maintenant que son corps s’était un peu réchauffé, Yarg comprenait que la jeune femme avait fait montre de bon sens en se déshabillant complètement. Car son pantalon mouillé était glacial sur ses reins et ses cuisses. S’il ne pouvait rien faire pour repousser l’odeur atroce du cadavre ni atténuer la douleur à sa blessure au dos, il comprit qu’il pouvait au moins se débarrasser de cette source d’inconfort là.

Avec des gestes encore un peu gourds, Yarg retira son pantalon. Le tissu encrassé et jauni avait peut-être déjà été blanc. Il le suspendit à sécher puis resta debout, tournant le dos à Sarouelle autant pour offrir son dos aux caresses du soleil que pour soustraire au regard de la jeune femme ses attributs mâles… même si ces derniers ne payaient guère de mine, ratatinés par le froid, dissimulés sous l’épaisseur de poils noirs de son bas-ventre. D’instinct, il savait que tout ce qui lui arrivait était inconvenant et une atteinte à sa dignité.

– Tu as une vilaine blessure au dos. Ça fait mal ?

– Oui.

– On dirait un coup d’épée. Ou peut-être de poignard ?

– C’est possible.

– Tu ne te souviens pas de ça non plus ?

– Non.

– Quand même drôle, cette histoire d’amnésie. Il est vrai que vous menez une vie dure, vous, les voleurs de la steppe. Les gardes de Rebècq qui t’ont amené n’ont pas été très clairs sur les circonstances de ta capture. Normalement, ils auraient dû s’en vanter plus que ça. C’est pas eux qui t’ont fait cette plaie. On voit d’ici qu’elle date de plusieurs jours. Voici ma reconstitution des événements : lors d’une tentative de brigandage, une de tes victimes s’est défendue et t’a enfoncé son poignard dans le dos. Ou tu as été toi-même attaqué par un clan ennemi. Ou il s’agit des séquelles d’un combat rituel : ce sont des choses courantes dans la steppe, paraît-il. La blessure t’a affaibli et t’a rendu moins vigilant. Les gardes du village t’ont trouvé et comme il leur fallait un troisième expiateur, ils t’ont capturé. Tu t’es défendu, ils t’ont rossé trop violemment, ont cru que tu succomberais à tes blessures, ont subi les foudres du sermonnaire du village qui avait demandé une victime vivante : ça sent moins et c’est plus impressionnant pour les voyageurs qui passent par la jonction. C’est donc sans fanfaronnade que les gardes t’ont mis dans la cage. Ça explique tout.
Une sensation qu’il n’avait pas encore ressentie jusqu’alors remua au creux de l’estomac de Yarg. Le spasme bouillonna, monta dans sa poitrine pour ressortir par sa gorge sous la forme d’un rire râpeux et saccadé, chaque quinte accompagnée d’un élancement dans sa blessure.

– Ça explique tout, en effet.

Sarouelle ne parut pas offensée par le sarcasme de son compagnon d’infortune.

– Admets que je t’ai fait rire.

Toujours assise en tailleur, elle tendit les mains derrière elle, s’étira avec un immense bâillement en dressant au ciel ses quatre mamelons noirs. Malgré l’état de délabrement physique dans lequel Yarg se trouvait, les coquetteries de Sarouelle, ainsi que son jeune corps qu’elle exhibait sans la moindre apparence de timidité, commençaient à éveiller en lui une sensation plus primitive et animale que l’amusement.

Il détourna le regard. Le ciel s’était dégagé. Une coupole bleue piquetée de petits nuages compacts surplombait la plaine rocailleuse, à l’horizon de laquelle Yarg aperçut du mouvement.

Des voyageurs venaient d’apparaître. La vue portait loin : leur approche sembla prendre une éternité. Peu à peu, Yarg arriva à discerner qu’il s’agissait d’un homme et d’un enfant, tous deux vêtus d’une tunique grise et de braies. L’homme guidait un mulet harnaché à un demi-fourgon dans lequel une femme était assise au milieu de ballots et de sacs de toile.

Après avoir fixé l’horizon elle aussi, Sarouelle se contenta d’une moue fataliste.

– C’est le meunier. Il ne nous aidera pas.

– Tu as déjà demandé de l’aide pour qu’on te libère ?

– Tu parles d’une question ! Tu crois que ça me plaît de rester dans cette cage ? Je demande à tout le monde qui passe de trouver un moyen de me faire sortir, c’est évident.

– Sans grand succès.

– Tu as tort. J’ai convaincu Janot, l’ancien gardien, de s’enfuir avec moi. Malheureusement, le sermonnaire a organisé une battue avec des chiens. On nous a rattrapés. J’ai été privée de vivres pendant deux jours. Margouille – c’est la vieille qui s’occupe de nous – m’a dit que Janot a été flagellé et démis de son poste. (Sarouelle hocha tristement la tête.) Pauvre Janot… J’avais promis de coucher avec lui, mais nous avons été capturés avant qu’il puisse bénéficier une seule fois de ma gratitude.

Le meunier et sa famille ne s’éternisèrent pas. Masquant de la main son visage plissé de révulsion, l’homme força la mule à accélérer le pas. C’est à peine si le trio regarda Yarg en passant entre sa cage et celle du cadavre. Après avoir engagé le demi-fourgon dans le chemin qui menait vers les basses collines, ils filèrent en ignorant complètement la jeune femme assise à l’intérieur de la troisième cage.

– Cette odeur va nuire à nos efforts pour éveiller la pitié, dit Sarouelle. Si le sermonnaire du village réussissait à trouver un autre expiateur vivant, nous serions débarrassés de l’odeur. J’espère que tu ne me jugeras pas trop sévèrement d’exprimer un désir si égoïste.

Yarg resta perplexe devant une confession si ingénue, exprimée avec une telle équanimité. S’agissait-il d’une forme d’ironie ?

– Tu es un drôle d’oiseau, comme ça, dans ta cage.

– Si j’étais un oiseau, je serais une pie, répondit Sarouelle du tac au tac. Bavarde et le plumage noir.

Elle s’approcha de la paroi de sa cage et étudia son compagnon d’infortune avec un regard pétillant de vivacité.

– Tu ne te souviens pas de ton nom, ni d’où tu viens, ni si tu as déjà vu une femme à quatre bras. Mais tu sais qu’on garde des oiseaux en cage.

La remarque frappa Yarg par sa justesse. Après un instant de réflexion, il marmonna, comme s’il s’excusait :

– L’image s’est imposée à mon esprit. De la même façon que je sais que tu devrais n’avoir que deux seins. Pourtant je suis incapable de me rappeler avoir jamais vu une femme nue avant toi.

Sarouelle émit un gloussement gouailleur.

– Tu serais puceau ? À d’autres !

Yarg fit un geste d’indifférence, et la conversation tomba à nouveau.

À mesure que le soleil se déplaçait dans le ciel bleu, ses rayons devenaient de plus en plus vifs. Non seulement Yarg cessa d’avoir froid, mais il comprit que bientôt ce serait le contraire. Impossible de croire qu’il avait plu la nuit précédente. Loin à l’horizon, à travers le voile mouvant de l’air au-dessus de la plaine de plus en plus chaude, un groupe d’étroites silhouettes apparut. Peu à peu, les contours des silhouettes se précisèrent et Yarg reconnut une petite troupe de cavaliers, précédée par le claquement des sabots sur la terre battue.

Les cavaliers étaient au nombre de sept, suivis par deux bêtes de somme. Yarg, qui comprenait les choses sans pouvoir déterminer à quelle source il puisait ces connaissances, sut que la troupe était menée par cinq soldats – ceux qui avaient le menton rasé, les cheveux courts, vêtus tous les cinq de la même chemise sinople recouverte d’une cuirasse souple, coiffés du même casque de cuir à la visière métallique -, tandis que les deux hommes vêtus d’une simple tunique de cuir grise de poussière étaient des serviteurs, ou des armuriers, ou des mécaniciens, ou tout cela à la fois.

Sarouelle aussi s’était redressée.

– Ce sont des nouveaux, ceux-là… Habillons-nous, on ne sait jamais !

Elle tira sur ses vêtements suspendus, sauta dans sa culotte à rayures jaune, enfila sa tunique et son corsage, chacun de ses gestes faisant osciller et grincer sa cage. Elle noua prestement les lacets qui refermaient son corsage, puis souleva sa tunique pour nouer les jambes de sa culotte juste au-dessus du genou, chaque paire de mains nouant une paire de lacets.
Yarg n’avait que son pantalon à enfiler, encore un peu humide quoique ce ne fût plus aussi désagréable maintenant que le soleil avait attiédi le tissu.

Pendant qu’elle ajustait ses vêtements avec une paire de mains, Sarouelle tentait de mettre un peu d’ordre dans sa chevelure avec les deux autres.

– De quoi j’ai l’air ?

Le premier mot qui vint à l’esprit de Yarg fut « bizarre » et le second, « mignonne ». Chacun de ces qualificatifs lui paraissant aussi peu approprié que l’autre, il préféra se taire.

La troupe des soldats s’était suffisamment approchée pour percevoir l’odeur du cadavre. Les soldats exprimèrent leur dégoût avec force rires et jurons.

– Y a un mort devant et il est pas frais.

– Ou c’est Garillon qui a pété !

L’amusement fit place à la perplexité quand ils virent Sarouelle agitant la main à travers les barreaux.

– Messires ! Messires, délivrez-moi !

– Qu’est-ce que c’est ? Une fille ?

La troupe ordonna aux chevaux de s’arrêter. Un des soldats protesta : ça puait beaucoup trop, il fallait poursuivre la route. Le cavalier qui menait le groupe, peut-être un officier si on se fiait à son col de chemise rouge et au cou-de-pied de ses bottes de la même couleur, ignora son compagnon et fit approcher sa monture de la cage de Sarouelle.

Il interpella cette dernière sur un ton bourru :

– Quelle sorte de créature es-tu ?

– Seulement une jouvencelle qui possède deux bras de plus que le nombre auquel la plupart des gens sont habitués. (Sa voix se brisa.) Braves soldats, je demande votre aide au nom de la justice. Le cadavre que vous voyez là est celui de mon père, riche marchand. Nous avons été attaqués, dépouillés de notre argent et de nos vêtements. Mon serviteur, dans l’autre cage, a voulu me défendre. Regardez : on l’a poignardé.

C’est à peine si l’officier lança un regard à Yarg.

– Ton « serviteur » a une sale tête. Et y a juste une prostituée pour s’habiller comme tu le fais.

Sur le visage de Sarouelle, une expression de tristesse blessée apparut.

– Je ne suis pas une prostituée, messire, mais je saurais vous récompenser pour votre générosité avec les seuls trésors que l’on n’a pas pu me ravir. Sachez que je suis sensuelle et me languis de l’étreinte d’un homme.

La réponse fut accueillie par un concert de joie tapageuse.

– Ho ! Ho ! Voilà qui est bien tourné !

– Vous n’allez pas la laisser se languir ainsi, capitaine ?

Un des jeunes soldats sauta en bas de sa monture et s’approcha de la cage de Sarouelle, sous les encouragements amusés du reste de la troupe. L’officier fronça les sourcils devant ce manquement à la discipline, mais sans émettre d’admonestation formelle.
Le soldat se pencha sous la cage et examina le mécanisme de fermeture. Un des armuriers vint le rejoindre. Après avoir poussé, tiré et secoué un peu, l’armurier fit un geste de dépit.

– Y a une serrure de fer, avec une lame qui fait ressort. Peut-être qu’avec un goujon on pourrait la pousser.

– Ça ne suffirait pas, dit Sarouelle. Il faut une sorte de clé. Forcez la porte avec votre épée !

Le soldat eut un sourire attristé.

– Je te trouve bien jolie, ma petite, mais pas au point d’abîmer ma lame.

– Il suffit ! dit l’officier. Remontez en selle tous les deux. On ne va pas s’encombrer d’une catin.

– Ouais ! maugréa un autre. Et ça pue, ici !

De mauvaise grâce, le jeune soldat et l’armurier reprirent leur place sur leur monture. Sarouelle regarda les cavaliers s’éloigner d’un air déconfit.

– Si l’officier n’avait pas été là, je suis sûre que j’aurais réussi à persuader le jeune soldat. Dommage, quand même. Un si beau garçon.

Yarg s’assit sur la paille maintenant presque sèche. Rester debout avec la tête penchée de côté était inconfortable à la longue.
Sarouelle s’assit à son tour, lissa sa robe, puis s’adossa contre les barreaux, deux mains derrière la nuque, les deux autres caressant les tiges de fer de la cage en un geste désoeuvré. Ils restèrent un long moment silencieux, puis Sarouelle s’exclama :

– Un mort et un taciturne. Joyeuse compagnie !

– L’amnésie restreint les sujets de conversation.

– Pose-moi des questions, alors. Je suis volubile, mais pas au point de monologuer dans le vide, quand même.

– Où sommes-nous ?

– Je croyais que je te l’avais dit. Nous sommes tout près de Rebècq, une petite ville sur la route qui traverse la steppe du Nord. Est-ce que ces noms t’évoquent quelque chose ?

– Non.

– Port Soleil ? Casson ? Les montagnes Folles ?

Pour toute réponse, Yarg eut un geste las. Sarouelle soupira avec une mimique un peu théâtrale.

– On part de loin !

– Es-tu vraiment une prostituée ?

– J’ai été instruite dans tout ce qui est relié à la séduction, répondit la jeune femme sans paraître offusquée par le choix de la question. La danse, la musique, l’art de la conversation, la coiffure et la bijouterie, l’alliance des parfums, des vins et des mets ; mais aussi les arts plus sensuels comme le massage, les caresses intimes, et ainsi de suite.

Yarg émit un vague grognement, qui pouvait être confondu avec une expression d’assentiment. Il se redressa, plia et étira ses bras et ses jambes ankylosés, la chaîne de sa cage grinçant dans l’anneau d’acier qui la soutenait. Il contempla avec un espoir diffus l’horizon pierreux, au sud, et les collines pelées, au nord. Les trois routes étaient aussi désertes les unes que les autres.
La jeune prisonnière assise dans sa prison de l’autre côté du chemin ne disait plus rien : pour la première fois depuis son réveil, elle semblait un peu abattue. Yarg sentit monter en lui un sentiment de pitié. Il essaya d’imaginer un commentaire réconfortant, or rien ne lui venait à l’esprit sinon l’impression que toute démonstration de mansuétude serait contre sa nature. N’était-il pas un rude et farouche voleur des steppes ?

Yarg s’assit.

Le silence perdura.

Avec la chaleur du jour, la faible brise s’estompa jusqu’à disparaître tout à fait. L’odeur de charogne revint en force, encore plus éprouvante dans l’air gorgé de chaleur.

Soudain, la cage du cadavre émit un grincement. Yarg tressaillit. Un gros oiseau noir aux plumes ébouriffées s’était posé sur la cage, son oeil comme une bille de verre tour à tour fixé sur les deux prisonniers vivants, puis sur celui qui ne l’était plus. Ayant jugé que ni Yarg ni Sarouelle n’étaient en mesure de le tracasser, l’oiseau se glissa entre les barreaux et se posa sur le cadavre gonflé, qu’il picora d’un air dubitatif, puis s’enhardit et attaqua les chairs avec vigueur. Il fut rejoint par deux congénères. Outragé par cette intrusion, le premier arrivé tenta d’éloigner les deux pique-assiettes à grand renfort de cris rauques et de claquements du bec. On lui répondit avec la même vigueur et sur le même ton. L’arrivée d’un quatrième oiseau ne fit que compliquer la danse. Au bout de quelques instants de querelle frénétique, les oiseaux parurent convenir qu’une trêve serait moins épuisante que la poursuite des hostilités. Chacun s’affaira sur une partie du cadavre et le dernier arrivé, suspendu en dessous de la cage, tirait par à-coups vigoureux des lambeaux sanguinolents entre les barreaux.

Yarg contempla l’activité des oiseaux un certain temps, mais bientôt les rayons de plus en plus brûlants du soleil devinrent franchement désagréables. Il éprouva un pincement d’envie envers Sarouelle, qui s’était à nouveau départie de sa robe pour la tendre sur sa cage. La jeune femme s’allongea à l’ombre de son auvent improvisé en suggérant à Yarg de se couvrir de paille pendant les heures chaudes.

– Sinon tu vas brûler, nu comme tu l’es.

Yarg obéit au conseil. Allongé sur le flanc du côté opposé à sa blessure, il s’aperçut qu’il était encore épuisé par ses épreuves, et malgré la dureté des barreaux de fer, malgré la chaleur, l’odeur et le bruit répugnant du festin des oiseaux, il réussit à somnoler et à laisser fuir le temps…

 

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