Le voyage du fils

Extrait publié avec l’aimable autorisation des éditions Grasset.

Lisez la chronique de Martine Desjardins.


 

Je voudrais traverser mais pas de pont sur le fleuve.

Entends-tu, Li Mei, entends-tu mon pas cadencé dans la ville lumière ? Tu m’as si souvent dit : une mère ne ment jamais ! Toi qui rêvais d’une belle et grande famille, je suis pourtant ton unique enfant, ton seul et bon petit soldat. Car j’ai servi dans l’armée, en t’attendant, l’armée rouge sang, populaire et de libération, j’ai appris à marcher dans le rang. Et je marche désormais comme un fou, maman, tout droit, pour toi, maintenant, si loin du pays natal, je marche au pas.

Je viens d’arriver ce matin, quelque part, au grand ouest de chez nous, en France, en ce beau pays qu’on dit patrie des droits de l’homme.

» Une mère ne ment jamais « , disais-tu souvent en me parlant ou en m’écrivant le miracle de cette ville, de ta vie, ici, si belle. D’un pied sur l’autre, d’une rime à l’autre, en appuyant franchement, j’écris cette phrase sur le pavé glacé de Paris. Entends-moi, maman Li Mei, là où tu te trouves ! J’ai froid, mais qu’importe le froid. J’ai faim, mais qu’importe la faim. J’ai mal, mais qu’importe le mal. J’ai soif, mais que m’importe de boire. Mon poème est bancal, mais voilà qu’il résonne. Il sonne comme claque ma chaussure sur le quai, ma semelle sous le pont Alexandre III. Coule la Seine, voie sur berge, et gare à l’inondation qui guette ! J’évite les flaques. Je suis l’homme qui marche sur l’eau ferme et tranquille de ses mots. Je marche, je flotte, sur le talon, sur la plante, orteils largement déployés à la recherche des merveilles de Li Mei. Car j’ai foi en elle, en ce qu’elle m’a dit de la ville. Des lumières, des avenues, des magasins, des oiselleries et de la grande tour qui brille toute la nuit. De Paris, qui l’avait accueillie et de sa vie là-bas, de sa vie sans moi. Elle nous a souvent parlé au téléphone, à nous, mon père et moi, qui étions restés incrédules et chinois, et lointains, et pauvres et sans emploi. Sa voix dans l’appareil résonnait en nous, un mois durant, le temps qu’elle appelle de nouveau. Nous rêvions de Paris, nous rêvions d’y retrouver maman. Un jour, par chance, j’ai reçu le livre, le fameux livre, qui m’a guidé si bien, à distance, dans la ville. Paris illustré, version traduite en mandarin, pour les touristes de passage. Un cadeau qui a mis plus de deux mois à m’arriver par la poste. Li Mei ne m’avait pas menti ! Ce que dit ta mère est parole de pierre, rapporte le vieux sage de mon enfance. Gravé profondément comme la trace du pied de l’Immortel P’ong-tsou sur le mont Tao-ying. Car moi, Fan Wen Dong, fils de feu Li Mei et de Fan Peng, du haut de mes bientôt vingt ans, je crois aux vérités des anciens. L’âge est un Grand Professeur.

A peine arrivé à Paris, j’ai longé le large fleuve, j’ai contourné la boucle, passé les ponts et suivi son cours. J’ai appris la géographie à l’école et un peu de la littérature du monde. Li Mei disait vrai. La France est un petit pays, mais Paris est d’une grande beauté. Mon chemin m’a conduit au pied des monuments. Tant d’images du fameux guide en chinois, vivantes, enfin offertes à moi ! Les Français ont le génie de la pierre. J’ai vu leurs temples, leurs dômes, leurs académies, leurs palais et leurs hôtels. Et comme Bouddha, à peine né, qui avait mesuré l’univers en faisant sept pas dans chacune des directions de l’espace, j’étends mon chemin en marchant.

Je cherche les traces de maman. Pas à pas. Elle me guide, je redeviens l’enfant. Je suis l’inlassable chercheur. Car les mères donnent naissance aux fils en marchant dans les empreintes du Souverain d’en haut. Mais les mères viennent à mourir, cependant. Un jour, c’est ainsi. Et les sages disent que les fils ne retrouvent pas les mères au-delà de la Porte du Soleil.

Il fait nuit, Porte du Soleil. De Paris, je veux le cœur, pas le périphérique, ni les boulevards extérieurs.

Je marche pour maman.

 

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