L’eau et l’argent sales

Martine Desjardins présente les romans Comment s’en mettre plein les poches en Asie mutante, par Mohsin Hamid, ainsi que L’angoisse du poisson rouge, par Mélissa Verreault, et L’affaire Collini, par Ferdinand von Schirach.

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En 2000, Mohsin Hamid secouait la scène littéraire internationale avec Partir en fumée, où l’on découvrait le Pakistan contemporain ravagé par le trafic d’héroïne. Son deuxième roman, L’intégriste malgré lui, exposait sans compromis le problème du profilage racial en Amérique après les événements du 11 septembre. Grâce à ses articles d’opinion publiés dans divers grands journaux, il est considéré comme un commentateur important de la politique et de la société pakistanaises — statut qui vient d’être confirmé par la parution de son troisième roman, Comment s’en mettre plein les poches en Asie mutante.

Sous forme de parodie d’un livre de développement personnel, avec ses généralisations à outrance et ses conseils bidon, le roman retrace l’ascension fulgurante d’un garçon parti du fin fond de sa campagne pour réaliser ses ambitions. La ville où il échoue, avec tant d’autres qui rêvent d’améliorer leur condition, est une mégalopole « aux frontières aussi élastiques que le contour d’une amibe en constante expansion », surmontée d’une coupole de pollution « qui donne au ciel une teinte cuivrée, aux nuages celle du bronze irradié ». On devine qu’il s’agit de Lahore, mais ce pourrait être n’importe quelle autre métropole d’une économie asiatique émergente.

Cette ville tentaculaire est un amas chaotique d’habitations précaires « incapables de résister aux séismes, ni même d’ailleurs aux pluies torrentielles », et bran­chées illégalement au réseau d’électricité, de cliniques dentaires véreuses, de bars clandestins harcelés par les activistes religieux, d’écoles sans licence où les enseignants bardés de faux diplômes transmettent aux élèves l’ignorance la plus crasse. Le système de canalisations d’eau, contaminé par les égouts, transporte des germes d’hépatite, de dysenterie et de typhoïde. « Les citoyens les plus humbles renforcent leur système immunitaire en buvant cette eau gratuite, parfois en subissant des pertes dans le processus, notamment parmi leurs très jeunes », ironise Mohsin Hamid.

On comprendra que, dans ces conditions, le commerce de l’eau sommairement bouillie et embouteillée sous l’étiquette d’eau de source soit « un créneau des plus lucratifs ». Avec très peu de moyens, notre héros lance son entreprise, distribue les pots-de-vin, trafique les livres de comptes, achète le contrôleur des impôts et n’hésite pas à demander la protection de la pègre locale pour éliminer ses rivaux. Attiré par une jolie fille, il cède à ses avances mais ne succombe pas à l’amour, car « c’est un état qui tempère le feu dans le moteur à vapeur de l’ambition ».

Sa cupidité le mène à graisser la patte à un politicien pour accéder à « l’énorme marché de la manipulation des eaux municipales » et à devenir aussi fournisseur agréé de l’armée. Sa station de pompage, puisant à même la nappe phréatique, transforme bientôt les terres arables environnantes en désert craquelé et stérile. Mohsin Hamid dévoile ici tous les revers des régimes corrompus et ne manque pas une occasion d’attaquer le cynisme de ce capitalisme sauvage et débridé, livrant au lecteur des pages d’un sarcasme tout à fait délectable.

Avec conséquence, il réserve un sort peu enviable à son protagoniste. Devant « l’accumulation inquiétante du mécontentement, de la colère et de la violence » que suscite sa prospérité chez les moins nantis, celui-ci n’a d’autre choix que de s’entou­rer de gardes du corps armés et de se retrancher dans un bunker au portail en acier blindé et à l’enceinte hérissée de barbelés. Et de faire cet amer constat : « Ça doit être ça, le succès. »

Comment s’en mettre plein les poches en Asie mutante
par Mohsin Hamid
Grasset
254 p., 27,95 $

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VITRINE DU LIVRE

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Hors de l’eau

Mélissa Verreault sait qu’il n’y a pas d’histoire simple et que les déboires d’une jeune femme qui a perdu son poisson rouge peuvent faire écho autant au sentiment d’aliénation d’un immigrant italien qu’au calvaire de son grand-père emprisonné dans un camp de travail sibérien. On croise aussi beaucoup de pigeons, de méduses et de bicyclettes dans son second roman — où les personnages sont tour à tour frétillants et pathétiques, comme des poissons hors de leur élément.

(L’angoisse du poisson rouge, par Mélissa Verreault, La Peuplade, 462 p., 27,95 $)

 

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Sombre affaire

Comment défendre un meurtrier qui refuse toute aide juridique ? C’est le défi auquel doit faire face un jeune avocat qui va découvrir, dans le mobile du crime, sa justification. Dans ce roman-choc qui s’est vendu à un million d’exemplaires en Allemagne et qui a donné lieu à une commission d’enquête sur l’indulgence des juges à l’égard des complices d’atrocités sous le régime nazi, l’auteur, lui-même avocat de la défense, plaide pour un principe de droit aussi fondamental que difficile à appliquer : l’apparence de justice.

(L’affaire Collini, par Ferdinand von Schirach, Gallimard, 160 p., 29,95 $)