L’échiquier urbain

Comment nos villes résisteront-elles à l’urbanisation massive de la population mondiale ? Les écrivains se le demandent et s’inquiètent.

L’an dernier, à Montréal seulement, un nombre record de 50 106 propriétés ont changé de main. La fièvre de la spéculation a fait de nos villes des échiquiers géants dont les promoteurs et les agents immobiliers sont les grands stratèges. Et les maisons, que nos parents gardaient toute leur vie, sont devenues des cases que l’on n’occupe plus que temporairement, en attendant le moment favorable pour les vendre à profit. Cette spéculation entraîne inévitablement l’embourgeoisement des quartiers populaires : des gens aisés y achètent des propriétés au rabais, en font monter la valeur à force de les rénover — et finissent par chasser les plus démunis, créant les crises du logement que l’on sait. Dans Forteresse de solitude (paru l’an dernier à L’Olivier), Jonathan Lethem avait très bien décrit la transformation d’un secteur défavorisé de Brooklyn. Voici que Dinaw Mengestu, Américain d’origine éthiopienne, se penche sur celle de Logan Circle, un quartier « pauvre, noir, bon marché » de Washington.

Le titre de son roman, Les belles choses que porte le ciel, est tiré de La divine comédie, de Dante, et fait allusion au bout de paradis que le poète entrevoit en sortant de l’enfer. Une image lourde de sens pour Sepha l’Éthiopien, Joe le Congolais et Ken le Kényan, trois réfugiés dont le passe-temps préféré est d’énumérer les dictateurs qui ont ensanglanté le continent africain : « C’est ce que nous avons vécu. L’enfer quotidien, avec seulement quelques aperçus du ciel par moments. » Ils pourraient en dire autant de leur vie à Washington, où, depuis 17 ans, le rêve américain reste hors de leur portée. Cette inégalité sociale devient encore plus criante lorsque des Blancs viennent s’installer à Logan Circle. Ils arrivent avec leur horde d’architectes, d’ouvriers, de décorateurs, et le soir, leurs fenêtres illuminées révèlent la richesse de leurs intérieurs « de manière provocatrice ». Quand, aux alentours, des familles sans ressources se font expulser pour faire place aux nouveaux venus, ces intérieurs ont l’air encore plus arrogants, et les briques des représailles ne tardent pas à faire voler les vitres en éclats.

Il serait étonnant que les tensions entre riches et pauvres s’apaisent si l’urbanisation poursuit sa croissance exponentielle (les citadins sont désormais plus nombreux que les ruraux sur la planète, et leur proportion pourrait passer à 80 % dès 2050). Le Québécois Joseph Bunkoczy anticipe même que les villes seront bientôt des territoires si convoités qu’elles deviendront des champs de bataille. Dans l’immense cité de verre et d’acier où il situe son roman Ville de chien, un faubourg délabré résiste encore aux pressions de la modernité. Avec ses immeubles aux façades sculptées, ses venelles obscures, sa piscine donnant accès à un abri secret, cette zone est l’épine dans le pied du promoteur immobilier Viktor K. Hernyo. N’ayant réussi à en déloger les habitants ni par la négociation ni par l’intimidation, il change de tactique : il installe une catapulte au sommet d’une tour et crible le faubourg de projectiles. Mais le terrain est loin d’être conquis : dans les bas-fonds, la défense s’organise sous l’impulsion d’Otto Prime, disciple du stratège chinois Sun Tzu. L’affrontement final sera épique…

Les élites de l’avenir choisiront peut-être de s’isoler dans des enclaves sécurisées ou encore, comme l’imagine l’écrivain français Mathieu Terence dans Technosmose, dans des quartiers souterrains, à l’abri de la violence et des conséquences du réchauffement climatique. Il n’en reste pas moins que la cohabitation dans des villes surpeuplées est l’un des grands défis qui attendent l’humanité. Thomas Glavinic, chef de file de la relève littéraire autrichienne, en fait la preuve par l’absurde dans Le travail de la nuit. Son héros, Jonas, se réveille un jour dans une Vienne déserte, dont tous les habitants et les animaux se sont volatilisés. Ses efforts infructueux pour rejoindre quelqu’un quelque part le portent à croire qu’il est le dernier homme sur terre. Et pourtant, durant son sommeil, des objets sont déplacés, un couteau est planté dans le mur de sa chambre ; Jonas lui-même se retrouve un matin enfermé dans le coffre de sa voiture. Qui est son mystérieux adversaire ? C’est en se filmant la nuit qu’il découvre l’alarmante vérité : il est somnambule, et son moi nocturne semble déterminé à prendre le dessus sur lui. S’engage alors, pour posséder Vienne, un duel sans merci dont Jonas ne peut sortir victorieux sans provoquer sa propre destruction.

À lire ces écrivains, il semble, hélas ! que les villes soient condamnées à devenir des foyers de guerres civiles. À moins, bien sûr, que l’homme n’apprenne à partager équitablement l’espace urbain.

Les belles choses que porte le ciel, par Dinaw Mengestu, Albin Michel, 314 p., 31,95 $.
Ville de chien, par Joseph Bunkoczy, Triptyque, 204 p., 20 $.
Technosmose, par Mathieu Terence, Gallimard, 240 p., 28,50 $.
Le travail de la nuit, par Thomas Glavinic, Flammarion, 360 p., 42,95 $.

ET ENCORE…
Dinaw Mengestu est né à Addis-Abeba en 1978. Lorsqu’il avait deux ans, la révolution communiste a forcé sa famille à fuir l’Éthiopie et à s’installer à Washington. Il vit maintenant à New York, mais il retourne souvent en Afrique. Ses reportages percutants sur l’Ouganda et le Darfour ont été publiés dans les magazines Harper’s, Jane et Rolling Stone.

Joseph Bunkoczyest né en 1949 à Szeged, dans le sud de la Hongrie. Exilé à la suite de l’intervention soviétique de 1956, il a vécu à Paris, à Sens et à Ottawa, avant de s’établir à Montréal, il y a 30 ans. En plus d’écrire, cet ingénieur à la retraite peint des toiles d’inspiration surréaliste. La photo qui illustre la couverture de Ville de chien est de lui.

Thomas Glavinic a 35 ans et vit à Vienne avec sa femme et son fils. Maître d’échecs, il a participé à divers tournois nationaux lorsqu’il était adolescent, se hissant au deuxième rang des joueurs autrichiens de sa classe d’âge. Il a publié plusieurs essais où il explore la relation entre les échecs, le soccer et la littérature.

Citations

« Il y avait quelque chose, dans la richesse, qui avait besoin de se montrer, qui résistait aux fenêtres fermées et au pauvre éclairage et qui se donnait en spectacle. »
Dinaw Mengestu, Les belles choses que porte le ciel

« […] la vie s’était enfouie dans les profondeurs souterraines de la ville et y continuait en sourdine, loin de la lumière de la surface, hors de son réseau de surveillance. C’était là qu’il fallait frapper. »
Joseph Bunkoczy, Ville de chien

« […] il pouvait disposer de tout, s’emparer à Vienne de n’importe quel véhicule, vase ou verre, en revanche il ne lui restait rien qui lui appartînt. »
Thomas Glavinic, Le travail de la nuit