Leçon de deuil

Ironie du sort, les minorités visibles passent souvent inaperçues. Qui sait, par exemple, qu’une petite communauté guyanaise est établie à Montréal depuis la fin des années 1970 ? Fuyant la violence et la pauvreté, celle-ci s’est installée aux alentours de Saint-Laurent et compte aujour­d’hui quelque 3 000 membres.

Chronique de Martine Desjardins : Leçon de deuil
Photo : iStock

Ironie du sort, les minorités visibles passent souvent inaperçues. Qui sait, par exemple, qu’une petite communauté guyanaise est établie à Montréal depuis la fin des années 1970 ? Fuyant la violence et la pauvreté, celle-ci s’est installée aux alentours de Saint-Laurent et compte aujour­d’hui quelque 3 000 membres.

Ana, la narratrice du dernier roman d’Élise Turcotte, commence à s’intéresser à cette communauté quand Kimi, la coiffeuse du quartier, est trouvée pendue dans le salon où elle travaillait. Elle se documente sur la Guyana, une ancienne colonie britannique située à l’est du Venezuela. Elle s’inté­resse surtout à un épisode sanglant de son histoire : le suicide forcé de 918 membres d’une secte religieuse américaine, le Temple du peuple, en 1978, à Jones­town. « Je m’en voulais maintenant de ne pas avoir posé plus de questions », dit-elle avec la nette impression d’avoir ainsi perdu l’occasion de mieux con­naî­tre Kimi et de comprendre ce qui lui est arrivé. Car elle soupçonne que son suicide, comme celui des victimes de Jonestown, est un meurtre déguisé. Et elle en aura le cœur net, car « on ne peut pas toujours laisser la mort gagner ».

Mais Guyana (en lire un extrait >>) ne se réduit pas à une simple enquête sur un décès suspect. C’est un examen minutieux, approfondi, de notre attitude timorée devant la mort, et particulièrement de nos scrupules à y exposer les enfants. Élise Turcotte nous montre combien ces scrupules sont déplacés et finissent, en définitive, par nous rendre la vie impossible.

On se rend compte très vite qu’Ana, dont le mari a été récemment emporté par la leucémie, est toujours plongée dans le deuil. Elle est incapable de reprendre son travail de journaliste, où elle traitait d’affaires criminelles. Quand Philippe, son fils de neuf ans, veut savoir ce qui est arrivé à leur coif­feuse, elle s’emberlificote dans le mensonge : « Une fois que la vérité est tue, on ne peut pas revenir en arrière », regrette-t-elle.

Or, Philippe n’a absolument pas besoin d’une telle surprotection. Il n’a pas eu peur, après la mort de son père, de s’abandonner aux ciseaux de Kimi, alors qu’Ana, elle, tient à ses cheveux comme à un voile de veuve. Son deuil, il le surmonte en jouant aux échecs contre le fantôme paternel. Devant son courage, et aussi devant celui de Kimi dans ses derniers moments sublimes, on ne peut s’empêcher de penser au proverbial « Ô mort, où est ta victoire ? » Dans Guyana, la victoire appartient clairement à Élise Turcotte. 

Guyana, par Élise Turcotte, Leméac, 176 p., 20,95 $. En librairie le 21 septembre.

REQUIEM POUR UN RÊVE

Le grand roman américain est enfin arrivé et, non, il n’est pas signé Jonathan Franzen, mais bien Catherine Mavrikakis. Violence, racisme, pauvreté, ultraconservatisme, culte de la célébrité… Les pieds d’argile du colosse états-unien sont froidement fracassés et hachés menu dans ce roman qui donne tour à tour la parole à trois personnages qui ont autrefois croisé un assassin aujourd’hui à la veille d’être exécuté. Si on est très cynique, on peut lire dans Les derniers jours de Smokey Nelson (en lire un extrait >>) la chronique d’une mort annoncée : celle de l’Amérique. Y a-t-il de quoi pleurer ? (Héliotrope, 312 p., 27,95 $)

CHEVALIERS DE L’APOCALYPSE

Douglas Coupland est au roman ce que Marshall McLuhan était aux médias : une sorte de prophète,
mais surtout un fin observateur des répercussions de la technologie sur la psyché humaine. Joueur_1 : Ce qu’il adviendra de nous (en lire un extrait >>) met en scène quatre personnages barricadés dans un bar d’aéroport pendant qu’à l’extérieur une pénurie de pétrole est en train de provoquer l’apocalypse. Comment pourront-ils rebâtir le monde, alors qu’ils n’ont pour le faire que les débris inutiles de la culture populaire ? Coupland n’a qu’une réponse : « Pauvre humanité ! » (Hurtubise, 284 p., 22,95 $)

 

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