L’écriture solitaire de Rodney Saint-Éloi

Dans son plus récent roman, Quand il fait triste Bertha chante, Rodney Saint-Eloi livre un vibrant hommage posthume à sa mère. Retour sur quatre années d’écriture. 

Photo : Martine Doyon

Né à Haïti, Rodney Saint-Éloi a plusieurs cordes à son arc : essayiste, romancier, poète et éditeur. En 2003, il a fondé les éditions Mémoire d’encrier, qui font une belle place aux plumes d’origines diverses. Ce mois-ci, il publie chez Québec Amérique Quand il fait triste Bertha chante, le récit touchant de sa relation avec sa mère, une femme courageuse qui l’a élevé seule. Après son décès, Rodney Saint-Éloi a voulu honorer sa mémoire, et c’est dans ses mots aux accents uniques qu’il la raconte, en se faufilant dans le passé pour saisir l’infinie beauté de sa présence.

Quand écrivez-vous ?

J’aime beaucoup écrire la nuit. Me réveiller tard et me mettre à écrire, comme si j’étais seul avec moi-même, et que mes démons étaient réveillés en moi et avec moi. C’est peut-être là la condition et l’atmosphère qu’il me faut. Je peux retrouver ainsi les bruits et les odeurs, de même que les sentiments, les émotions et l’intelligence qui font de moi un être humain.

Quelle place le lecteur prend-il dans votre processus créatif ?

Il n’y a pas de lecteur dans le processus.
Il y a moi qui tremble, qui hésite, qui rature.
Un écrivain est un enfant seul, qui a peur du crépuscule et qui crie son désarroi.
C’est d’abord la solitude et ce désir d’aller vers l’autre. C’est dans un deuxième temps que le public s’installe.
Avant, il n’y a que les fantômes.
Avant, il n’y a que les diables.
Avant, il n’y a que les ténèbres.
Puis, peu à peu, on sent la lumière.
Puis, peu à peu, on se sent envahi par une grâce infinie.
On ferme les yeux, et ces mots deviennent un objet autre. Un objet qui s’appelle livre.
Là, le lecteur dit son mot.
Là, la lectrice donne sens et joie à ce corps dit livre. 

Lisez-vous les livres d’autres auteurs comme un simple lecteur ?

Oui. C’est même nécessaire. Je lis beaucoup les autres. Je les espionne. Je constate où ils en sont. Je vois jusqu’où ils parviennent à poser leur rêve.

Cela m’aide à déployer ma puissance et ma volonté d’exister comme écrivain.

Écrire un 17e ouvrage, est-ce plus facile qu’en écrire un premier ?

Écrire n’est jamais facile. On est toujours en train de recommencer le geste. Tout est dans ce commencement-là : fragilité du regard et éblouissement.

Quelle partie de votre boulot vous rend le plus heureux ?

Quand j’oublie la naissance du livre, et quand il cesse de me tyranniser. Quand je suis en paix avec moi-même pour pouvoir accueillir un nouveau projet.

Quel est le meilleur conseil que vous ayez reçu ?

Grand-mère Tida disait : « Donner est donner ce qu’on n’a pas. » J’ai suivi la voix de Tida, qui me dit d’être humble, d’être bon, pour moi-même et pour les autres. Et d’être toujours dans un combat : la passion de changer la vie.

Comment s’est passée la création de votre dernier livre ?

J’ai simplement écrit. Jour après jour. Mois après mois. Cela m’a pris quatre années d’écriture ; 77 versions différentes ; 12 733 moments de doute. Je me suis mis en dialogue avec ma mère. Je suis devenu ma mère. J’entendais en moi sa voix.

Qu’aimeriez-vous que les lecteurs en retiennent ?

Que ma mère était une femme formidable. Je veux célébrer son absence et sa présence. Et aussi la beauté de Bertha, son combat et son cœur plus grand qu’un ciel d’été.

Dans votre carrière, de quelle réalisation êtes-vous le plus fier ?

J’aime quand les gens lisent des mots de Tida.
Respect, je dis.
Car Tida ne savait pas lire. Et voici qu’on la cite.
Ce qui me fascine, c’est ce renversement.

Quand cette personne choisit de dire comme a dit Tida, la grand-grand-mère de Rodney Saint-Éloi, reine de Cavaillon, qui dialoguait avec les étoiles, assise sur sa tombe, près de sa petite cabane, en chantant l’hymne de la mort.

C’est ça que j’appelle changer le monde. Changer les imaginaires, c’est aussi changer la vie.

Comment expliquer la poésie à des gens qui n’en voient pas l’intérêt ? 

La poésie est en nous. Le mot « arbre » est l’un des mots les plus poétiques qui existent, comme le mot « mer », comme le mot « ciel ». C’est aux mots que l’on reconnaît la beauté des choses. En disant le mot « terre », les gens parviennent à voir la terre autour d’eux. C’est que la poésie est la magie qui change le regard des humains. Et la poésie est alors cette arme miraculeuse qui nous rend à notre humanité.

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