L’effet papillon

S’il y a un écrivain américain associé à la cause environnementale, c’est bien Barbara Kingsolver. Fille spirituelle du poète naturaliste Henry David Thoreau, cette ex-biologiste met ses talents de conteuse à défendre la biodiversité et l’équilibre des écosystèmes.

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Photo : Zuma Press / Alamy

S’il y a un écrivain américain associé à la cause environnementale, c’est bien Barbara Kingsolver. Fille spirituelle du poète naturaliste Henry David Thoreau, cette ex-biologiste met ses talents de conteuse à défendre la biodiversité et l’équilibre des écosystèmes — autant dans ses romans que dans l’essai Un jardin dans les Appalaches, où elle relate comment, durant toute une année, sa famille s’est nourrie exclusivement de produits locaux. Elle a aussi fondé le prix Bellwether, qui récompense une première œuvre de fiction axée sur la justice sociale.

Son tout dernier roman, Dans la lumière, aborde la question des changements climatiques non pas sous l’angle habituel du cataclysme planétaire, mais en imaginant leurs conséquences sur une seule espèce : le papillon monarque, dont le nombre a, au fait, chuté de 80 % l’hiver dernier à son lieu d’hibernation principal, soit les forêts de sapins sacrés, au sommet des plus hautes montagnes du Mexique.

Pour les besoins de son propos, Kingsolver envoie ses monarques se réfugier en plein cœur du Tennessee, là où ils risquent d’être exterminés tant par le froid que par l’ignorance de la population rurale — une communauté évangéliste branchée sur les médias de droite, pour qui les gaz à effet de serre sont un mensonge inventé par Al Gore. Quand l’héroïne du roman, une simple mère de famille, découvre les papillons au milieu de la forêt, elle pense d’abord au buisson ardent de la Bible : « La flamme semblait jaillir de chaque arbre en une pluie d’étincelles orange, explosant à la manière d’une bûche dans un feu de camp quand on le tisonne. » Cependant, sa rencontre avec un entomologiste va vite lui ouvrir l’esprit, la conscientiser et, par la suite, l’aider à échapper à ce milieu où, comme les monarques, elle est condamnée à dépérir.

Autour de ce combat personnel s’agitent d’autres forces aux intérêts divergents : le maire rêve de faire du phénomène une attraction touristique, le pasteur espère que le « miracle » lui attirera de nouveaux fidèles, le propriétaire de la forêt refuse de renoncer à ses projets de déboisement. Au passage, Kingsolver n’épargne ni les médias sensationnalistes, qui polarisent le débat, ni les militants écologistes, qui viennent prêcher l’utilisation des transports en commun aux gens de la campagne.

En opposant religion et science, éducation et ignorance, commerce et conscience, le roman cerne les grands enjeux du problème. Il se garde toutefois de juger ceux qui, malgré l’accumulation de preuves scientifiques, refusent toujours de croire aux changements climatiques. C’est qu’ils n’en ont souvent pas les moyens, insiste Barbara Kingsolver, laissant comprendre qu’on ne pourra jamais réduire nos émissions de CO2 sans réduire d’abord l’iniquité sociale qui pèse sur le genre humain. Martine Desjardins

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Dans la lumière
Par Barbara Kingsolver
Rivages, 560 p., 34,95 $.

 

 

 

Gouttes d’eau sur pierre brûlante

Avec tristesse, j’ai appris que Jacques Claessens, auteur de « Qui a dit que nous avions besoin de vous ? », était décédé subitement quelques mois après avoir déposé son manuscrit. Dans cet ouvrage éclairé et convaincant, qui, malheureusement, aura été son dernier, il s’interroge sur l’effet réel des programmes de développement sur l’économie et le bien-être des pays du tiers-monde. Les plus optimistes seront déçus. Trop souvent, les efforts de coopération ne profitent qu’aux ingénieurs et aux ONG qui les mettent en œuvre.

Au sujet de ces dernières, l’auteur ne fait pas dans les éloges : « Là encore, quand on parle de l’aide aux pays en voie de développement, on parle de systèmes, de grosses machines, d’organisations qui, avant de penser aux autres, se nourrissent d’abord elles-mêmes. » Et ces machines, Claessens les connaît assez pour nous en offrir une visite guidée, au cœur notamment de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), cette agence aussi puissante qu’un État qui dirige dans le confort de ses bureaux romains des projets de développement en concurrence avec d’autres organisations internationales. Cette rivalité finit par nuire aux efforts.

Au menu : missions préparatoires bâclées, exécution des programmes qui répond davantage aux exigences budgétaires des ONG qu’aux besoins sur le terrain, et ingénieurs coopérants qui réalisent aveuglément des travaux qui ne profitent qu’à eux-mêmes. Derrière le coopérant, on devine chez l’auteur des qualités de romancier, particulièrement dans la caractérisation de ses personnages, les intervenants de l’aide internationale. Malheureusement, tout ce qu’il raconte est vrai.

310787~v~QUI_A_DIT_QUE_NOUS_AVIONS_BESOIN_DE_VOUS_Claessens présente trois cas d’espèce en matière de développement international, dont l’un, dans les provinces du Sahel burkinabé, semble être une réponse africaine à un roman de Kafka. Devant les manifestations d’incompétence crasse, de nonchalance et de myopie des intervenants que décrit Claessens avec humour (et toujours dans le respect des personnes en cause), le lecteur ne sait trop s’il doit éclater de rire ou pleurer. S’indigner semble être la seule option possible. Claessens décrit admirablement bien la mécanique d’une machine de développement qui, au bout du compte, fonctionne à merveille pour les organisateurs, mais qui relève plus de l’opération que de la coopération. (Écosociété, 264 p., 25 $) Eric Dupont

 

 

LA VITRINE DU LIVRE

Écriture en or
« C’était une lettre très courte, très simple. Très belle. Elle disait ce que n’arrivent pas à dire les hommes — les femmes non plus d’ailleurs. » Cette lettre-là, Simón l’a promise à la belle Montse le soir où elle lui a donné sa plume en or. Il mettra quatre ans à l’écrire, retardé autant par la guerre hispano-sud-américaine de 1864 (dont l’enjeu était les gisements de guano du Pérou) que par sa propre et regrettable procrastination. Richement ornementé mais sans fioritures inutiles, Guano est une telle prouesse stylistique qu’il est difficile de croire qu’il s’agit du premier roman de Louis Carmain. Nonobstant son titre, la plus somptueuse découverte de la rentrée. (L’Hexagone, 200 p., 24,95 $) M.D.

Liberté, toujours
Jean-Philippe Warren retrace l’histoire des prisonniers politiques qui luttèrent pour l’émancipation nationale au Québec. Vue à travers ce prisme, l’histoire québécoise est revisitée depuis la rébellion de 1837 jusqu’aux procès de la cellule Chénier (FLQ) en passant par l’affaire Louis Riel. De lecture plaisante par son style, l’ouvrage permet notamment au lecteur de comprendre l’évolution de l’expression « prisonnier politique » dans le langage juridique. (Les prisonniers politiques au Québec, VLB Éditeur, 232 p., 29,95 $) E.D.

Le souci de soi
Premier livre de Simon Nadeau, penseur libre, L’autre modernité propose d’interroger les auteurs canadiens-français négligés, notamment Saint-Denys Garneau, dont la poésie sensible permet d’appréhender la modernité comme une naissance ou un avènement du soi. En citant Saint-Denys Garneau : « “Faire des hommes avec des Canadiens français et non pas des Canadiens français avec des hommes”, voilà le but que la culture devrait s’assigner », conclut-il. Nous sommes en présence d’un écrivain qui n’a pas peur d’aller à contre-courant et dont l’originalité de la pensée rassure l’auteur de ces lignes. À découvrir et à suivre à l’avenir. (Boréal, 284 p., 22,95 $) E.D.

La crème du crime
Rio de Janeiro, 1938. Pendant que le président Vargas impose son indigeste dictature, huit dames corpulentes sont enlevées, puis gavées de gâteaux et de mousse au chocolat jusqu’à l’étouffement. Pour attraper le meurtrier en série (par ailleurs croque-mort réputé), qui de mieux que Tobias Esteves, ex-policier devenu maître pâtissier ? Maniant l’humour noir comme on fouette une crème chantilly, l’écrivain-journaliste-acteur-artiste-chansonnier brésilien Jô Soares nous offre, avec Meurtres et autres sucreries, un pur péché de gourmandise. (Hurtubise, 270 p., 24,95 $) M.D.

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