L’embellie nouveau country

Une nouvelle génération de musiciens country gagnent en popularité au Québec. Avec un son plus pop, plus rock, ils sortent de plus en plus du circuit traditionnel des festivals. 

Photo : Olivier Savoie-Campeau

Le Québécois Matt Lang, tête d’affiche de la 53e édition du Festival western de Saint-Tite, affirme avoir récolté près de 20 millions d’écoutes de ses chansons en seulement trois ans sur les différentes plateformes Web. L’auteur-compositeur-interprète originaire de Maniwaki, qui a commencé sa carrière en français avec un album folk-rock, a opéré un fructueux virage, anglophone, mais surtout plus country et plus pop. Et ça cartonne. Paru sur YouTube en mai 2020, le clip de « Getcha » frôle les 370 000 visionnements — en comparaison, celui de « 100 mètres haies », de Louis-Jean Cormier, lauréat de quelques prix Félix, a été vu environ 243 000 fois. 

Le jeune homme de 30 ans, présenté dans plusieurs médias du reste du pays comme la prochaine star du country canadien, mène la parade nouveau country au Québec. Il entraîne dans son sillage une nouvelle génération de musiciens tels que Brittany Kennell, Léa Jarry, Samme, Phil G. Smith, Jordan Lévesque ou encore Yoan. Il serait bien sûr injuste de comparer le succès de Matt Lang à celui du prolifique et immensément populaire Willie Lamothe durant les années 1960. Mais cette nouvelle génération de talents country dont il est la figure de proue est animée d’un dynamisme pouvant redonner au country québécois l’élan que lui ont insufflé la famille Daraîche, Marcel et Renée Martel, Bobby Hachey, Georges Hamel et autres brillantes étoiles dans années 1970 et 1980.

Et en quoi ça consiste, le nouveau country ? Loin d’être une révolution musicale, le courant témoigne avant tout de l’émergence d’une nouvelle génération d’auteurs-compositeurs-interprètes. « Ça ratisse tellement large que plusieurs disent que c’est rendu de la pop », explique Joëlle Proulx, cofondatrice de l’Agence Ranch, une jeune boîte de gestion de carrière, de promotion et de production d’artistes country, qui travaille notamment avec Matt Lang et Léa Jarry. « Chacun a sa propre définition, mais pour nous [à l’Agence Ranch], c’est une version plus pop, plus rock, plus grand public de la musique country. » 

Léa Jarry lors du lancement virtuel de son premier album, L’heure d’été, le 26 octobre 2020, au stade de Saint-Tite. (Photo : Patrick Beaudry)

Pour certains, le country a une connotation péjorative, ajoute Joëlle Proulx. « Il y en a qui trouvent ça quétaine et vieux jeu. Alors c’est stimulant de voir émerger de jeunes musiciens qui disent : “Moi, j’aime le country” et qui montrent qu’il y a différentes façons d’en faire. »

Elle note une plus grande réceptivité de la part de l’industrie de la musique depuis deux ou trois ans. « À constater le nombre de festivals qui s’y intéressent, de médias qui couvrent cette scène et qui ne le faisaient pas avant, j’ai l’impression que des portes s’ouvrent. »

Comme leurs prédécesseurs, les adeptes du nouveau country bâtissent leur popularité loin des circuits habituels, dans une centaine de festivals un peu partout au Québec et dans les Maritimes. Les radios traditionnelles font encore très peu jouer leur musique, mais des signes laissent penser qu’ils pourraient élargir leur public. Rouge FM a ajouté récemment à sa programmation la chanson « L’heure d’été », de Léa Jarry. À Québec, la station WKND propose le dimanche l’émission Zone new country. L’ADISQ envisage de ramener dans son gala télévisé du dimanche la présentation du Félix de l’album country de l’année, reléguée ces dernières années au gala hors d’ondes. Avant la pandémie, la région montréalaise devait même accueillir son premier grand festival de musique country : LASSO, une production d’evenko, l’entreprise derrière Osheaga et ÎleSoniq. La première édition de l’événement, qui se déroulera sur l’île Sainte-Hélène, a été reportée à l’été 2022. 

Pour Jason Dupuis, fondateur de PAJA Communications, « le new country est un branding plus qu’un genre musical ». L’homme qui fait depuis 10 ans la promotion des artistes country au Québec témoigne du déferlement de cette nouvelle vague : « La scène country est certainement en bonne santé aujourd’hui — autant du point de vue des artistes que de celui du public », qui achète encore beaucoup de disques, souligne-t-il. « Beaucoup » étant ici relatif : les ventes d’albums ont rétréci comme peau de chagrin depuis l’apparition des différentes plateformes Web. Le country (et le western) comptait tout de même en 2019 pour 10,5 % des ventes d’albums physiques au Québec (et 4,4 % des ventes d’albums numériques), selon l’Observatoire de la culture et des communications du Québec (OCCQ). En disques compacts et vinyles vendus, le country pèse presque aussi lourd que le rock (10,7 %) et le folk (10,8 %).  

Sur le plan des ventes d’albums, le country est, toutes proportions gardées, plus populaire dans le marché québécois qu’aux États-Unis (quatrième genre musical favori au Québec, sixième au sud de la frontière). Mais les Québécois commencent à peine à attraper la fièvre new country, incarnée au sud par Kacey Musgraves (32 ans), Morgan Wallen (28 ans) ou Luke Combs (31 ans). Aux États-Unis, le country est l’un des deux seuls genres musicaux (avec la musique pour enfants) dont l’écoute a progressé sur les plateformes de diffusion continue pendant la pandémie, comme le rapportait en 2020 le magazine Bloomberg, citant les chiffres de Pollstar, Spotify, Nielsen Music/MRC, CrowdTangle et YouTube.

Originaire de Baie-Saint-Paul, l’autrice-compositrice-interprète Léa Jarry est parmi les rares au Québec à faire du nouveau country francophone. « J’ai grandi en écoutant de la pop, je ne connaissais rien du country jusqu’à l’adolescence », dit celle qui se souvient du moment où, par hasard, elle est tombée sur un vidéoclip de Carrie Underwood, gagnante de l’émission American Idol en 2005. « Je devais avoir 15 ou 16 ans, j’étais debout devant la télé. Quelque chose est venu me chercher dans les arrangements, la pedal steel, je ne savais pas de quel style musical il s’agissait au juste ni qui était cette chanteuse, mais ça m’a touchée ! »

Sur son album L’heure d’été, paru en octobre dernier sous étiquette Rosemarie Records, ses influences pop rejoignent le folk et le country. « La pop s’est imprégnée dans mon cerveau créatif, elle colore mes chansons, qui sont fondamentalement de nature country par le choix des instruments et la façon de raconter mes histoires. Mais il y a quand même toujours cette espèce de nuage pop au-dessus de tout ça. »

Cette musique née dans les plaines du Texas et du Midwest américain a d’abord été celle des cowboys, des travailleurs des chemins de fer et des fermiers, avant d’atteindre les villes dans les années 1920, puis l’ensemble des États-Unis. C’était « la » musique populaire. Jusqu’à ce que le rock and roll lui ravisse le titre dans les années 1950. 

Afin de séduire les jeunes mélomanes, le country s’est alors approprié des codes de la musique pop avec le « Nashville sound », créé par le guitariste et réalisateur Chet Atkins, entre autres, explique Melissa Maya Falkenberg, coautrice, avec Jacques Blondin et Marie-Hélène Lebeau-Taschereau, du livre Québec western : Ville après ville (Les Malins). « Pensez à Patsy Cline [“Crazy”, 1962] : le son country est devenu plus propre, plus poli », dit-elle, il s’est éloigné de la matière rugueuse et rurale du honky-tonk pour incorporer, par exemple, des orchestrations mélodieuses de guitare électrique et de violons. « Exactement ce que font aujourd’hui les représentants du nouveau country », affirme l’autrice, aussi animatrice et chroniqueuse. 

Pour Matt Lang, la définition du courant actuel importe peu. « Un jour, je me suis simplement dit : “Je veux faire ce que j’aime, du country.” » Un des rêves de ce grand amateur de country américain, qui cite l’influence de Johnny Cash, Alan Jackson et Dwight Yoakam : jouer au Grand Ole Opry, mythique salle de concert au cœur de la capitale de ce genre musical, Nashville.

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