L’éminence grise de Duplessis

S’il a fait sombre au Québec pendant les années Duplessis, c’est un peu à cause de lui. Dans une biographie à paraître, la vraie nature de l’historien Robert Rumilly sort au grand jour.

photo : Fonds Robert-Rumily, ANQ. P303,S1,SS2,SS1,D1,P7
photo : Fonds Robert-Rumily, ANQ. P303,S1,SS2,SS1,D1,P7

À la fin de la Deuxième Guerre mondiale, menacé de la peine de mort pour avoir trempé dans toutes sortes d’histoires perfides, Jacques Dugé, comte de Bernonville, fuit la France pour tenter de sauver sa peau, comme bien d’autres collaborateurs de l’occupant nazi. Son premier refuge, le Canada, lui fait découvrir un homme qui deviendra un ami fidèle, Robert Rumilly, historien aux convictions de droite, très près du régime de l’Union nationale de Maurice Duplessis, et ardent disciple de l’Action française de Charles Maurras, un des maîtres de l’extrême droite.

Méconnu du grand public, bien qu’il ait été très actif dans la vie politique canadienne, Rumilly est un agitateur méthodique enflammé. Français d’origine établi au Québec en 1928, il publie en moyenne deux livres par année jusqu’à sa mort, en 1983, tout en conseillant nombre d’hommes politiques et en cultivant des amitiés très particulières. Ami, notamment, du financier Conrad Black, il souhaite relancer avec lui, au début des années 1970, un parti politique de droite dans l’esprit de l’Union nationale de Duplessis, véritable héros politique des deux hommes. Fils d’un député ultramontain, Maurice Duplessis gouverne le Québec de 1936 à 1939 et de 1944 à 1959, entraînant la province dans une période de grande noirceur.

Tout comme Conrad Black, Rumilly est un partisan des régimes forts et autoritaires. Au Québec, il croit avoir trouvé un homme pour défendre ses idées en la personne de Maurice Duplessis, même s’il croit aussi beaucoup en son très bon ami le maire de Montréal, Camillien Houde.

On ignorait jusqu’ici le rôle important que joua Rumilly au sein de la politique québécoise. Sa volumineuse correspondance révèle désormais avec quelle ardeur il défend les intérêts de l’Union nationale, jusqu’à infléchir certaines de ses politiques. Il aide Duplessis à chasser de l’horizon politique les syndicats, les groupes ethniques, les penseurs de gauche et les divers opposants au parti. L’historien prête même sa plume à la propagande utilisée par Duplessis.

«La province de Québec est en plein élan, écrit Rumilly au sujet de l’Union nationale. Dans tous les domaines : intellectuel, artistique, économique, nous assistons et nous participons à un bouillonnement d’idées, de projets, d’entreprises.» Cette interprétation des années Duplessis tranche radicalement avec celle que produisent nombre d’intellectuels de l’époque, tous plutôt désespérés par l’attitude obscurantiste de ce gouvernement, dont le chef est considéré comme un autocrate de la pire espère.

En 1948, Rumilly rédige un essai polémique consacré à l’autonomie provinciale, qui lui vaudra la meilleure attention de Duplessis. Selon cet essai, la province de Québec doit se diriger le plus possible elle-même, en se gardant bien de l’influence néfaste de la gauche et des visées carnivores du gouvernement central d’Ottawa. Duplessis est emballé. À son bureau du parlement, il explique à Rumilly qu’il a lu son livre avec enthousiasme et que la politique que l’historien décrit est exactement ce qu’il veut mettre en œuvre avec l’Union nationale. Rumilly, déjà favorablement sensible aux idées de Duplessis, lui est définitivement conquis.

Dès lors, l’historien va devenir un conseiller régulier des politiques du célèbre premier ministre. Il lui suggère volontiers des feintes pour contrer les avancées de l’opposition. C’est d’ailleurs indirectement grâce à lui que le fleurdelisé est hissé le 21 janvier 1948 sur la tour centrale du parlement. Encouragé par Rumilly, le député indépendant René Chalout avait, dès 1946, proposé l’adoption d’un drapeau distinctif. Dans leur correspondance personnelle, les deux hommes se réjouissent à l’idée qu’un drapeau d’inspiration royaliste puisse flotter sur toute la province, mais Duplessis s’arrange pour ne pas avoir à s’embarrasser d’un symbole et repousse l’adoption de l’étendard aux calendes grecques. Il fait toutefois volte-face en décembre 1947 et adopte enfin le drapeau. Non pas par conviction, mais dans le but de s’assurer, pour des années à venir, la reconnaissance des nationalistes.

Rumilly suggère en outre à Duplessis de voter telle loi plutôt que telle autre, de façon à valoriser le parti auprès de certains électeurs et de susciter leur «reconnaissance».

Aux élections de 1952, où l’Union nationale l’emporte avec 73,9 % des voix, il recommande de punir ceux qui n’ont pas été fidèles. Au sujet d’un organisateur qu’il accuse de dévier des consignes, il recommande à Duplessis d’«enlever le patronage à cet indiscipliné», le patronage étant cette pratique qui récompense les amis du pouvoir à même les fonds publics.

Duplessis répond toujours rapidement et personnellement à l’historien, par téléphone ou par lettre. Le 17 juillet 1956, il écrit par exemple qu’il a tenté plusieurs fois de joindre Rumilly par téléphone au cours de l’avant-midi et qu’il s’engage à régler très rapidement un problème dont ce dernier lui a fait part.

Rumilly met aussi en garde Duplessis contre telle ou telle personne, les syndicats catholiques, les socialistes et Le Devoir. Les deux hommes s’inquiè­tent des propos des médias et tentent autant que possible de museler les médias indépendants.

Pour freiner les idées de gauche, qui se font de plus en plus entendre, notamment par l’entremise du Devoir, Rumilly encourage Duplessis à soutenir plutôt un journal comme Notre Temps, dirigé par Léopold Richer, et des revues comme Tradition et Progrès et Les Cahiers de la Nouvelle-France, autant d’imprimés qui inclinent vers la réaction.

Dans une lettre personnelle adressée à Rumilly et datée du 17 septembre 1956, Duplessis critique Le Devoir : «Il est certain que la propagande du journal en question est tendancieuse, perfide et fielleuse et cela à tel point qu’un nombre de plus en plus considérable d’anciens lecteurs en sont profondément dégoûtés.» L’Union nationale tentera d’étouffer économiquement le journal, dont le président, Jacques Perrault, cédant à la pression, finira par se suicider.

Même après la mort de Duplessis, en 1959, Rumilly apporte encore un appui indéfectible à l’organisation politique unioniste, parce qu’elle représente, à son avis, l’opposition la plus sérieuse et la mieux organisée pour contrer les idées libérales qui émergent alors inexorablement dans la société qué­bécoise. En 1979, bien que très vieux, l’historien haranguait encore les têtes blanches de l’Union nationale qui lui semblaient dévier de la ligne traditionnelle du parti de Duplessis.

Robert Rumilly : L’homme de Duplessis, par Jean-François Nadeau, Lux Éditeur, à paraître le 3 septembre.

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