L’empire des superstitions

Lanternes rouges visant à stimuler le commerce, aquariums assurant la prospérité, miroirs éloignant les mauvais esprits, os de tigre prévenant les rhumatismes… Plus la Chine chasse le surnaturel, plus celui-ci revient au galop.

Cliquez ici pour lire des extraits des livres dont parle la chronique.

La Chine est peut-être officiellement athée, mais le Feng Shui, la numérologie, la médecine traditionnelle y ont presque le statut de religion d’État. Même le gouvernement voue un culte au chiffre huit, qui porte supposément chance. Pour un peu, le pays mériterait le nom de République des croyances populaires de Chine !

D’un point de vue romanesque, ces superstitions sont une bénédiction. On n’a qu’à lire HKPQ, de Michèle Plomer, pour admirer comment un écrivain de très grand talent réussit à en tirer la quintessence de toutes les contradictions qui nous fascinent et nous déroutent chez les Chinois. Ce récit des mésaventures d’une Québécoise à Hongkong tourne autour d’un poisson « d’un rose tendre, translucide presque, comme un camée », qui semble avoir des mains humaines et le don de la parole. Il s’agit en fait d’un spécimen de « milk-sperm fish », dont la laitance, riche en phosphore, est très recherchée par les hommes ayant des problèmes d’impuissance et d’infertilité. La narratrice l’a trouvé au Goldfish Market, « un labyrinthe de ruelles vouées au commerce de créatures d’aquarium », et elle s’en servira comme monnaie d’échange pour faire sortir de prison une voleuse de bijoux rencontrée dans un train. Durant son séjour au cœur de ce « rubis somptueux » qu’est Hongkong, elle est choquée de voir combien le culte de la chance est sans pitié, par exemple quand personne ne veut venir en aide à un cycliste grièvement blessé : « La chance l’a quitté, disent les passants. On ne peut rien pour lui. »

Les cultes de la longévité et de la prospérité ont aussi leurs victimes, comme le raconte Ma Jian dans Beijing coma — un imposant monument littéraire en l’honneur des martyrs de la place Tian’anmen qui, comme tous les livres de cet écrivain exilé, est interdit en Chine. Le narrateur, Dai Wei, a reçu une balle dans la tête durant les manifestations de 1989 et, depuis 10 ans, il est plongé dans le coma. Mémoire désormais muette, il tente néanmoins de reconstituer la montée fébrile du mouvement étudiant et la répression qui l’a écrasé. Autour du misérable appartement où il est confiné avec sa mère disgraciée, les gens ont embrassé la devise de Deng Xiaoping : « Il est glorieux de s’enrichir. » Dai Wei voit son corps exploité par des curistes qui espèrent tirer de son urine « autant de bien qu’un mois d’herbes médicinales », et par un entrepreneur qui achète un de ses reins pour trois fois rien. Abandonné, oublié, il risque d’être enseveli sous les décombres quand sa maison est démolie pour faire place à un centre commercial. Ma Jian porte ici un jugement sévère sur sa patrie : en effaçant de l’histoire Tian’anmen et ses idéaux, la Chine est devenue elle-même comateuse.

Les Chinois ne plaisantent pas avec le Feng Shui, qui est l’art d’agencer meubles et immeubles de façon à favoriser la circulation des « énergies vitales ». Max Férandon nous en glisse un mot dans son roman Monsieur Ho — la cocasse odyssée d’un commissaire chargé de recenser 1,35 milliard de Chinois. Le train de son cortège le mène à Shanghai, où il inaugure un projet de 10 nouvelles villes, aménagées selon « les principes universels du Feng Shui ». Il lance sur les maquettes des poignées de sel, « augure bienveillant de prospérité ». Il ne tardera pas à découvrir que ces belles cités se font aux dépens des paysans expropriés de leurs terres, désormais incapables de subvenir à leurs besoins.

Le Feng Shui a aussi un côté sombre. Dans La ville des mensonges, de Guillaume Dasquié, on apprend que l’édifice de la Banque de Chine, à Hongkong, a été construit de façon à « transmettre des mauvaises ondes » sur la maison du gouverneur britannique et à « couper les lignes de vie » de sa rivale, la HSBC. Le person nage principal du roman, M me Huenzi, est directrice de la banque, mais elle ne partage pas ces envies de domination. Particulièrement préoccupée par la responsabilité de la Chine dans la crise alimen taire mondiale, elle décide de financer une étude anthropologique subversive prou-vant qu’il y a, chez l’homme, un instinct génocidaire qui pousse aujourd’hui les pays riches à exterminer le tiers-monde pour se réserver toutes les ressources. Comme le dit M me Huenzi : « Seul l’humain court le risque d’être inhumain, l’animal ne court pas le risque d’être inanimal. »

ET ENCORE…

Michèle Plomer partage son temps entre Magog et la Chine, où elle a enseigné l’anglais durant trois ans à l’Université de Shenzhen — juste en face de Hongkong. C’est durant ce séjour qu’elle a vécu l’expérience peu commune de partager le quotidien d’un clan de l’ethnie hakka, dans une de ces anciennes résidences communales circulaires appelées « tulou ». Née à Montréal d’un père britannique et d’une mère acadienne, cette auteure de 44 ans a reçu le prix Alfred-DesRochers pour son premier roman, Le jardin sablier.

? HKPQ, par Michèle Plomer, Marchand de feuilles, 230 p., 19,95 $.

? Beijing coma, par Ma Jian, Flammarion, 640 p., 44,95 $.

? Monsieur Ho, par Max Férandon, Alto, 176 p., 20,95 $.

? La ville des mensonges, par Guillaume Dasquié, Robert Laffont, 216 p., 41,49 $.

(Cliquez sur les titres pour en lire un extrait, ou consultez la petite bibliothèque de L’actualité.com)

 

Laisser un commentaire