L’enfant sauvage

Extrait de L’enfant sauvage, par T.C. Boyle, avec l’aimable autorisation des Éditions Grasset.

Extrait de L’enfant sauvage, par T.C. Boyle

         Un soir d’automne, alors que les premières averses de la saison éparpillaient les feuilles au pied des arbres tel un tapis de billets, les branches luisant d’un noir éclat sur un ciel diminué, des chasseurs du village de Lacaune, dans le Languedoc, qui rentraient chez eux bredouilles et transis, aperçurent une silhouette humaine dans la pénombre devant eux. C’était, semblait-il, un enfant; un garçon. Il était entièrement nu, indifférent à la pluie comme au froid. Absorbé par quelque tâche – il essayait de casser des noix entre deux pierres, comprirent bientôt les chasseurs -, il ne les vit pas approcher. Mais l’un d’eux – Messier, le forgeron du village, dont les mains et les avant-bras étaient burinés comme ceux d’un Peau-Rouge à force de labeur – marcha dans une ornière, perdit l’équilibre et fut soudain projeté dans le champ de vision du garçon. Ce mouvement brusque l’effraya. En un éclair, la silhouette accroupie devant son petit tas de noix disparut dans les sous-bois, vive comme une hermine ou une belette. Aucun des chasseurs n’aurait pu en jurer – l’apparition avait été si furtive, quelques secondes à peine – mais tous témoignèrent avoir vu la même chose : le garçon s’était enfui à quatre pattes.

Une semaine plus tard, on l’aperçut à nouveau, cette fois en lisière du champ d’un fermier, déterrant des pommes de terre et les dévorant aussitôt, telles quelles, sans les faire cuire ni même les rincer. Le premier instinct du fermier fut de le chasser, mais il se ravisa ; il avait entendu parler d’un enfant de la forêt, un enfant sauvage, et il se rapprocha à tâtons pour observer le phénomène. Il vit que l’enfant était très jeune en effet, huit ou neuf ans tout au plus, et qu’il fouissait la terre détrempée à l’aide de ses seules mains nues aux ongles cassés, comme un chien. À première vue, il semblait normal, bougeant bras et jambes avec aisance, mais il était d’une maigreur alarmante et ses gestes étaient brusques et incontrôlés – à un moment, alors que le fermier n’était plus qu’à une vingtaine de mètres de distance, l’enfant leva la tête et leurs regards se croisèrent. Il était difficile de distinguer les traits de son visage, dissimulés sous le chaume épais et hirsute de sa chevelure. Rien ne bougeait, ni le troupeau sur la colline, ni les nuages dans le ciel. La campagne était plongée dans un silence quasi surnaturel ; les oiseaux dans les haies retenaient leur souffle, le vent était tombé, et les insectes eux-mêmes ne faisaient plus aucun bruit à la surface du sol. Ce regard – ces yeux fixes, noirs comme du café qu’on vient de verser du pot, ce froncement de la bouche autour de canines décolorées -, c’était le regard d’une âme damnée, un regard dément, étrange, haineux. Ce fut le fermier qui dut détourner les yeux.

 

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