Les 10 ans de Wikipédia

Le 15 janvier 2001 naissait Wikipédia, un projet d’encyclopédie en ligne alimentée par les internautes. Dix-sept millions d’articles plus tard, le site se retrouve parmi les plus consultés au monde ! Petite histoire d’un succès d’édition… virtuelle.

 

Les 10 ans de Wikipédia
Illustration : Wikipedia

Le 15 janvier 2001 naissait Wikipédia, un projet d’encyclopédie en ligne alimentée par les internautes. Dix-sept millions d’articles plus tard, le site se retrouve parmi les plus consultés au monde ! Petite histoire d’un succès d’édition… virtuelle.

 

Historique

En mars 2000, Jimmy Wales, un homme d’affaires de l’Alabama, crée Nupedia, une première encyclopédie en ligne – et ancêtre de Wikipédia. Il embauche alors Larry Sanger à titre de rédacteur en chef, de même qu’une équipe bénévole de rédacteurs scientifiques.

En janvier 2001, un programmateur enseigne à Larry Sanger le concept du « wiki » (de l’hawaïen wiki wiki, qui signifie « rapide »), un système de gestion de contenu Web permettant la modification facile d’une page par des visiteurs autorisés. Le rédacteur en chef convainc son partenaire Jimmy Wales d’adopter cette technologie pour Nupedia afin de faire progresser l’encyclopédie virtuelle, qui piétine. L’équipe peine à publier des articles dans des délais raisonnables…

Résultat : Wikipédia naît officiellement quelques jours plus tard, soit le 15 janvier 2001. Au départ, le projet doit simplement servir à produire du contenu au moyen d’une méthode plus souple, permettant par la suite d’alimenter Nupedia (après relecture d’un comité d’experts). Mais la facilité d’utilisation de Wikipédia et l’enthousiasme de ses quelques utilisateurs initiaux auront raison de Nupedia, qui « meurt » le 26 septembre 2003 en laissant derrière elle à peine 24 articles terminés et 74 autres en cours de rédaction. Ceux-ci seront néanmoins récupérés et intégrés à Wikipédia.

 

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Jimmy Wales, cofondateur de Wikipédia.
Photo : C.C. 3.0

La nouvelle encyclopédie connaît une progression vertigineuse. Entretenue au départ par ses deux fondateurs, elle se transforme, en une décennie, en œuvre collective qui compte plus de 17 millions d’articles et à laquelle participent quelque 91 000 contributeurs. Avec 380 millions de visiteurs par mois, Wikipédia figure maintenant parmi les 10 sites les plus consultés au monde, derrière Google, Facebook et YouTube, notamment.

Le slogan de Wikipédia : « Le projet d’encyclopédie distribuable que chacun peut améliorer ». Le cofondateur Jimmy Wales voit sa mise sur pied comme « un effort pour créer et distribuer une encyclopédie libre de la meilleure qualité possible à chaque personne sur la terre, dans sa langue maternelle » – rien de moins.

Comment contribuer à Wikipédia ?

Deux actions sont possibles : modifier un article existant ou en écrire un nouveau. Et n’importe qui peut le faire.

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Néanmoins, avant d’effectuer des changements dans un article du site, il est recommandé de faire des tests dans une section joliment baptisée « Bac à sable » pour se familiariser avec le processus.

En ce qui a trait au contenu, Wikipédia prône la neutralité des points de vue, c’est-à-dire la présentation d’idées et de faits rapportés par des sources extérieures vérifiables et reconnues. Ainsi, Jimmy Wales parle de « décrire le débat plutôt que d’y participer » et demande aux contributeurs de se garder, dans la mesure du possible, de prendre parti dans une discussion argumentée.

Tous les changements apportés à un article sont visibles en temps réel, mais ces modifications font ensuite l’objet d’une vérification de la part d’administrateurs chargés de corriger les erreurs. Les « dommages » les plus évidents, comme la destruction de pages complètes ou la publication de messages d’insultes, sont en général détectés très vite ; c’est aussi le cas de fautes évidentes d’orthographe ou de style. Les contributeurs « à problèmes », soit ceux qui publient trop souvent de l’information douteuse, peuvent éventuellement se faire bloquer l’accès à l’encyclopédie collaborative.

Citer ses sources est fortement recommandé, sous peine de voir ses affirmations critiquées par d’autres contributeurs, qui n’hésiteront pas à ajouter une note à l’article (« référence [ou citation] nécessaire », « référence souhaitée », « faut sourcer » ou « à prouver » en sont quelques exemples).

 

La Fondation Wikimedia

wikimedia-foundation-logoEn 2003, on met sur pied la Fondation Wikimedia, un organisme à but non lucratif qui permettra de regrouper et de gérer les projets gravitant autour de Wikipédia. Comme toute organisation du genre, elle est dotée d’un conseil d’administration, auquel siège Jimmy Wales, nommé « président d’honneur ».

Encore aujourd’hui, c’est la Fondation qui chapeaute le développement et la promotion de l’encyclopédie virtuelle, qu’elle présente sur son site comme « une création communautaire écrite par des bénévoles rédigeant un article après l’autre ».

De nombreux internautes l’auront remarqué : la Fondation invite les utilisateurs de Wikipédia – la « communauté » – à donner de l’argent en ligne pour garder l’encyclopédie gratuite et sans publicité. Des bannières titrées « Un message personnel de Jimmy Wales », présentes en haut de toutes les pages du site, rappellent l’importance des contributions. Rien qu’en 2009, la campagne a permis de récolter plus de sept millions de dollars, la « collecte de dons la plus brillante de son histoire », rapportait le quotidien Libération en janvier 2010.

Par ailleurs, à l’automne 2010, la Fondation Wikimedia a fait savoir qu’elle envisageait d’ouvrir un premier bureau à l’extérieur des États-Unis, soit en Inde, un pays « qui s’ouvre à la culture Internet […] et où il y a un attachement global à un accès libre au savoir ». Wales souhaite ainsi rendre la communauté wikipédienne de l’Inde – déjà très active avec ses 200 administrateurs – « encore plus forte », pour lui permettre d’enrichir le bassin actuel d’articles publiés dans l’une ou l’autre des langues en usage dans le pays.

 

Qui est le « wikipédien » type ?

« Tout lecteur est un rédacteur potentiel », se plaît à dire Wikipédia. La Fondation Wikimedia a commandé un sondage à la fin de 2008 afin de tracer un portrait des contributeurs à l’encyclopédie. Quelque 130 000 personnes y ont répondu, principalement en anglais, en allemand et en espagnol. Les résultats ?

– La moyenne d’âge des utilisateurs est de 26 ans.

– Environ 65 % d’entre eux se disent seulement lecteurs, et 35 %, contributeurs.

– Parmi les contributeurs, 48 % ont fait des études supérieures et 20 % détiennent une maîtrise ou un doctorat.

– En moyenne, les contributeurs passent 4,3 heures par semaine sur Wikipédia.

– Leurs motivations principales : partager le savoir et corriger les erreurs.

Les thèmes abordés

carnegie-melon-universite

 

En 2008, des chercheurs de l’Université Carnegie Mellon (Pennsylvanie) et du Centre de recherche Palo Alto (Californie) ont conjointement étudié la proportion de thèmes traités dans la version anglaise de Wikipédia. Leurs résultats démontrent une nette prédilection pour les sujets culturels.

 

– Culture et arts : 30 %

– Biographies et individus : 15 %

– Géographie et lieux : 14 %

– Société et sciences sociales : 12 %

– Histoire et événements : 11 %

– Sciences naturelles et physiques : 9 %

– Technologie et sciences appliquées : 4 %

– Religions et croyances : 2 %

– Santé : 2 %

– Mathématiques, logique, philosophie et pensée : 1 %

En dehors des sujets sérieux, l’encyclopédie collaborative montre qu’elle peut aussi parfois faire preuve d’humour. Dans une page intitulée « Wikipedia : lamest edit wars » (« Wikipédia : les guerres d’édition les plus ridicules »), les administrateurs s’amusent à recenser les questions qui ont généré certaines des plus longues discussions chez les contributeurs alors que les sujets n’en valaient, au bout du compte, pas spécialement la peine. Quelques exemples parmi les plus loufoques :

– Dans un article sur la puberté, doit-on citer les garçons ou les filles en premier ?

jennifer-aniston-flickr– La comédienne Jennifer Aniston (Friends) est-elle Américaine ou Gréco-Américaine ?

– Est-il approprié d’ajouter une photo de tarentule dans un article qui porte sur l’arachnophobie (la peur des araignées) ?

– Les céréales de marque Lucky Charms sont-elles oui ou non vendues en Irlande ?

– Grace Kelly est-elle est une icône gaie au même titre que Cher ?

 

Dans toutes les langues (ou presque)

wikipedia-langue-etrangereÀ ce jour, on trouve des versions de Wikipédia dans 276 langues, dont certaines sont utilisées par un petit nombre de communautés ou ne sont pas officielles. On pense par exemple au picard, au breton, au corse, au basque, à l’occitan, et même à l’espéranto et au latin.

La toute première version de Wikipédia, publiée au début de 2001, était de langue anglaise ; elle a été suivie de celles en français, en allemand et en catalan (toutes créées en mars 2001). Aujourd’hui, les plus consultées sont celles en anglais (54 %), en japonais (10 %) et en allemand (8 %). La version française reçoit 4 % du trafic.

Les éditions qui comptent le plus d’articles sont l’anglaise (plus de 3 480 000), l’allemande (plus de 1 150 000) et la française (plus de 1 030 000). Tout au bas de la liste, la version de Wikipédia en kanuri – une langue parlée notamment au Tchad, au Nigeria et au Niger – affiche à ce jour… un article !

 

Photos :
Daderot (Université Carnegie Mellon)
Angela George / flickr (Jennifer Aniston)

Les petits frères de Wikipédia

Devant le succès de son encyclopédie collaborative, la Fondation Wikimedia s’est lancée dans la création d’autres sites qui reprennent les mêmes mécanismes de fonctionnement.

Wikimedia Commons : une médiathèque (images, vidéos, etc.) publique

Wiktionnaire : un dictionnaire et thésaurus multilingue

Wikinews : un site d’information libre et impartial

Wikiversité : une communauté d’apprentissage et de recherche

Wikiquote : un recueil de citations de toutes sortes

Wikibooks : un annuaire de livres électroniques destinés aux étudiants

Wikispecies : un répertoire destiné à recenser et couvrir les espèces vivantes

Wikisource : un projet de bibliothèque numérique et multilingue

 

julian-assange-wikileaksMalgré son nom, WikiLeaks, un site Web d’analyse politique et sociétale fondé en 2006 par l’Australien Julian Assange, n’est pas affilié à Wikipédia. Jimmy Wales n’apprécie d’ailleurs pas que ce site controversé, reconnu pour divulguer de façon anonyme mais sécurisée des documents « cachés », porte un nom qui suscite autant de confusion. « Je veux prendre mes distances avec WikiLeaks, dit-il. J’aurais aimé qu’ils n’utilisent pas ce nom ; ils ne sont pas un « wiki ». C’est en partie en utilisant ce nom qu’ils sont devenus célèbres, ce qui est regrettable à mes yeux. »

 

L’influence de Wikipédia

Venu jouer dans la cour de grands noms bien établis du milieu de l’édition, Wikipédia en a forcé certains à s’adapter et à concevoir de nouveaux produits. C’est le cas des Éditions Larousse, qui ont inauguré en mai 2008 un espace « contributeurs » (dédié à des contenus rédigés par des internautes) dans leur encyclopédie en ligne.

Bien qu’on trouve déjà une version chinoise de Wikipédia, la Chine a elle aussi mis sur pied deux encyclopédies virtuelles : Hudong (en 2005) et Baidu Baike (en 2006). Leur principe est à peu près le même que celui de Wikipédia : ce sont les internautes sinophones qui rédigent le contenu et qui cèdent leurs droits d’auteur… mais des systèmes de contrôle veillent au grain pour s’assurer que les deux sites ne publient pas d’information jugée inappropriée par le gouvernement de la République populaire de Chine.

time-magazine

L’effet Wikipédia a des répercussions jusque dans les médias. À la fin de l’année 2006, le magazine Time a surpris tout le monde en désignant « Vous » (You) comme personnalité de l’année, citant Wikipédia comme un exemple de service Web 2.0 qui contribue à encourager l’interaction de millions d’individus dans le monde. Les sites YouTube et MySpace étaient également mentionnés par le magazine américain.

 

Photo :
Lennart Preiss /AP / PC (Julian Assange)

Wikipédia et la controverse

De nombreuses personnes se posent la question : Wikipédia est-elle fiable ? En décembre 2005, le magazine Nature a publié une étude controversée dans laquelle des scientifiques comparaient la fiabilité des renseignements – sans connaître leur origine – de 50 textes provenant de Wikipédia et de l’Encyclopædia Britannica. Ces experts ont décelé un total de 162 inexactitudes dans les articles de Wikipédia contre 123 dans Britannica. Pour les journalistes de Nature comme pour d’autres observateurs, il s’agit de niveaux de fiabilité relativement proches. L’étude a été décriée par les éditeurs de Britannica, qui l’ont qualifiée d’« erronée » et de « fallacieuse ».

Un autre magazine, le français Pour la science, s’est intéressé à l’encyclopédie virtuelle collective dans un article intitulé « Peut-on se fier à Wikipédia ? » Ses conclusions : le site, au même titre que les autres encyclopédies, ne doit être vu, idéalement, que comme le point de départ d’une recherche plutôt que comme une finalité, et ses lecteurs ont intérêt à garder un esprit critique. Le principal reproche que fait la revue à l’égard de Wikipédia concerne l’absence de validation de l’information par des figures reconnues, une lacune qui serait due à l’anonymat des contributeurs.

Un documentariste néerlandais, IJsbrand van Veelen, aborde aussi la question de la fiabilité de Wikipédia (et donne même la parole à ses deux fondateurs) dans un film de 48 minutes réalisé en 2008, The truth according to Wikipedia. Globalement, le documentaire arrive à des conclusions similaires.

 

 

Néanmoins, dans un test comparatif réalisé en 2009 sur six encyclopédies en ligne de langue française, Clubic – un magazine français spécialisé en informatique – a déclaré Wikipédia vainqueur en ce qui a trait à l’exhaustivité et à l’actualisation des renseignements. L’encyclopédie Universalis, quant à elle, l’a emporté pour ce qui est de la pertinence de l’information.

Mais Wikipédia elle-même joue la prudence quant à son rôle éducatif. Dans sa page « Ten things you may not know about Wikipedia », elle rappelle qu’elle n’est qu’une encyclopédie « avec toutes les limites que cela implique » et qu’en cas de « prise de décisions critiques », il vaudrait mieux ne pas l’utiliser comme source…

 

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