Les affreux, sales et méchants

Les flics passent un mauvais quart d’heure sous la plume de Barcelo, tandis que la fille d’un ex-premier ministre livre des confidences désarmantes.

L’oeuvre de François Barcelo est, on le sait, inégale. Quand on écrit, comme lui, un roman tous les ans ou à peu près, il ne peut pas ne pas se produire de temps à autre des passages à vide, plus ou moins bien camouflés par les habiletés narratives de l’auteur. Alors, patiemment, on attend le prochain.

Or donc, le voici, le prochain. Et c’est, oui, une manière de chef-d’oeuvre. Cent pages d’une invention délirante, en compagnie d’une bande d’épais comme on en a rarement rencontré dans nos lettres, vivants comme c’est pas possible, observés avec un mélange de sympathie et d’ironie qui plonge le lecteur dans la plus agréable des perplexités. Le roman, il faut l’avouer, compte très exactement 274 pages. C’est dire que les 174 qui suivent ne sont pas tout à fait à la hauteur des 100 premières. Peu importe. L’énergie accumulée dans le premier tiers permet au lecteur de courir – c’est bien le verbe qui convient – jusqu’à la fin de Chiens sales sans trop rouspéter.

Les « chiens sales » du titre sont évidemment des policiers, plus précisément ceux de la Sûreté du Québec, que François Barcelo traite avec la hargne de qui a déjà passé un mauvais quart d’heure en leur compagnie. (« Vous noterez, écrit-il honnêtement, que ce livre relève plus de la vengeance que du documentaire. ») Le principe qui gouverne leur action, selon l’auteur, est très simple: « Quand ils font une connerie, pour la cacher, ils en font une plus grosse qui devra être dissimulée par une énorme, et celle-là, par une monumentale… » Ils en feront décidément beaucoup trop, de conneries, et de trop grosses, dans la deuxième partie du roman, lorsqu’ils seront livrés à l’imagination excessivement mécanique du romancier. Mais le reproche le plus grave que le lecteur leur fera – et le reproche s’adresse également à l’auteur – est celui d’avoir éliminé un peu trop vite la bande d’épais qui animait, si l’on peut dire, les 100 premières pages.

L’action se passe sur une toute petite île, dans le pays du Survenant de Germaine Guèvremont, plus précisément à Saint-Gésuald-de-Sorel. La narratrice y habite une maison qu’elle a héritée de son oncle, tué accidentellement par la voiture d’un riche voisin. C’est une brave fille, bénéficiaire de l’aide sociale, qui passe le plus clair de son temps à apprendre deux ou trois accords de guitare et ne se formalise pas trop quand sa maison est envahie, d’abord par Roméo, puis par une bande d’amis plus ou moins recommandables qui sont venus chasser dans le coin.

Quelques heures plus tard, les voici de retour, la falle basse: ils ont tué, accidentellement bien sûr, un autre chasseur qui était dissimulé par le feuillage. Banal, direz-vous, ça se produit tous les jours. Mais au même moment, la télévision annonce que le ministre du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche, également député de Sorel, a disparu, et elle laisse entendre qu’il aurait pu être enlevé. Les gars sautent sur l’aubaine, et envoient à la très riche femme du ministre des demandes de rançon qui dépasseront rapidement le million, d’ailleurs accompagnées d’un manifeste politique bidon. Les choses vont se compliquer à l’infini avec l’arrivée de l’armée, puis de la Sûreté du Québec, qui massacrera joyeusement la plupart des pseudo-ravisseurs. D’autres personnages se seront manifestés entre-temps, dont la mairesse d’un village voisin qui n’a pas, elle non plus, un respect démesuré pour la loi, et un groupe un peu ahuri de touristes français. Mais la palme appartient sans doute aux « affreux, sales et méchants » plus vrais que nature, dont les délibérations et les actions les plus folles finissent par acquérir, au fil du roman, une bizarre vraisemblance.

Cette vraisemblance s’appauvrit progressivement dans la suite du récit, où les deux survivants de l’île, la fille et un beau garçon, sont livrés aux aléas d’une invention assez rocambolesque. Il aurait fallu du génie pour maintenir durant presque 300 pages la puissante folie du début. François Barcelo n’a pas de génie; il n’a que du talent. Mais il en a beaucoup. On ne quitte pas sans regret cette bande d’épais. Ils ont plus d’humanité que la plupart des personnages que j’ai rencontrés depuis quelques mois dans le roman québécois.

Si l’on tient à se laver de cette crasse, rien de mieux indiqué que le journal intime d’une jeune fille de bonne famille, à la fin du 19e siècle. L’auteur, Joséphine Marchand, est la fille de Félix-Gabriel Marchand, qui fut premier ministre du Québec de 1897 à 1900 – un des meilleurs qu’ait eus le Québec, selon John Saul -, et l’épouse du sénateur Raoul Dandurand. Une jeune fille de la bonne société, donc, qui reçoit une éducation de premier ordre et fréquente ce qu’il y a de mieux à Québec et à Montréal. Elle lit Eugène Sue aussi bien qu’Octave Feuillet (qui la scandalise), Paul Bourget aussi bien que Lamartine. Elle sait écrire, dans le style un peu vieillot de son époque; elle fera du journalisme pour promouvoir la cause de l’éducation et celle des femmes. Catholique convaincue, elle n’en défendra pas moins avec vigueur les idées de son père contre un clergé intégriste qui s’inquiète de sa réforme de l’éducation.

C’est toute une époque qui revit ici, dans ses dimensions politiques, sociales, religieuses. Le Journal intime de Joséphine Marchand constitue certainement une des pièces essentielles de notre archéologie. On lira avec un intérêt particulier le récit de la longue cour faite par Raoul Dandurand à une jeune fille d’abord peu charmée, profondément inquiète (comme beaucoup de ses contemporaines) devant les risques du mariage, enfin de leur nuit de noces dans un hôtel de New York. Tout est dit, avec une pudeur et une franchise étonnantes.

Chiens sales, par François Barcelo, « Série noire », Gallimard, 274 p., 11,50$.

Journal intime 1879-1900, par Joséphine Marchand, édition et notes d’Edmond Robillard, Éditions de La Pleine Lune, 275 p., 24,95$.

CHIENS SALES

Il se relève, va au réfrigérateur chercher le stimulant intellectuel préféré des mâles de ce coin de pays: trois bouteilles de bière qu’il distribue à ses camarades. Il en garde une pour lui. Je n’ai pas droit à la mienne. Sans doute n’ai-je pas une tête à boire de la bière à même pas huit heures du matin. Ils s’installent, deux dans les fauteuils de rotin, l’autre sur le canapé. Je vais au téléphone suspendu au mur de la cuisine, je décroche le combiné.

– À ta place, je ferais pas ça, dit Armand.

François Barcelo

Les plus populaires