Les années fastes

Extrait du roman Les années fastes, par Chan Koonchung, avec l’aimable autorisation des éditions Grasset.

Extrait du roman Les années fastes, par Chan Koonchung

Dans un futur proche

Le premier ami perdu de vue depuis longtemps.

         « Un mois a disparu. Oui, vous avez bien entendu, un mois entier a disparu, évaporé, introuvable.
         Je veux dire, normalement février succède à janvier, puis vient mars, et ensuite avril et ainsi de suite. Mais cette fois, c’est comme si mars arrivait après janvier, ou avril après février. Ce que j’essaye de dire, c’est que l’on a sauté tout un mois. »

         « Laisse tomber, ne cherchons pas à comprendre, ai-je dit à Fang Caodi. Ça ne vaut pas la peine de s’en soucier, la vie est bien trop courte et pénible, pensons plutôt à profiter de la vie tant que nous le pouvons. »

         Même si j’avais eu l’esprit assez retors pour y parvenir, Fang n’aurait pas changé d’avis. Il faut pourtant le reconnaître, si l’on cherchait à retrouver ce mois disparu, Fang Caodi serait la personne idéale. Il était assez clair qu’au cours de sa vie certains mois avaient disparu dans des zones d’ombre, s’étaient égarés ou n’avaient peut-être jamais existé. Son existence était une succession de chapitres dépareillés, impossibles à mettre en ordre, tout comme un livre dont la reliure serait en lambeaux. Il apparaissait toujours à des moments incongrus et dans des endroits bizarres. Il pouvait se volatiliser pendant des années, avant de refaire surface comme s’il venait de renaître, au moment où l’on s’y attendait le moins. Oui, si quelqu’un pouvait rechercher un mois disparu, c’était bien lui. Il était sans conteste l’homme de la situation.

         Et voici comment tout est arrivé.
         Au départ, je ne m’étais pas rendu compte qu’un mois entier manquait à l’appel, et si d’autres m’en avaient parlé, j’aurais eu bien du mal à les croire.        
         Chaque jour, je lis les journaux et des bulletins d’informations en ligne, le soir je regarde la CCTV1 et Phoenix TV, je fréquente des gens plutôt intelligents. En somme, je me tiens informé. Aucun événement majeur n’aurait pu m’échapper ; je crois en moi, en mes capacités d’observation et de raisonnement, ainsi qu’en mon aptitude à penser par moi-même.

*

         Un après-midi, huit jours après la fin du Nouvel An chinois, je sortais de mon appartement situé au Village n° 2 du Lotissement du Bonheur pour me rendre au Starbucks Café dans le centre commercial Yingke de la tour PCCW, lorsqu’un jogger s’arrêta soudain face à moi, haletant, et me dit le souffle court :
         « Monsieur Chen, Monsieur Chen ! Un mois a disparu ! Cela fait deux ans aujourd’hui. »
         Ce gars-là portait une casquette de base-ball qui lui cachait le visage.
         « Fang Caodi, Fang Caodi. » Il répéta son nom plusieurs fois, puis il ôta sa casquette, révélant un crâne chauve et une petite queue-de-cheval.
         Je le reconnus enfin : « Hé, Fang Caodi ! Mais pourquoi m’appelles-tu monsieur Chen ? »
         Mais il répéta : « Un mois a disparu ! Monsieur Chen, que va-t-on faire, monsieur Chen !
         – Cela fait bien plus d’un mois que l’on ne s’est vus, n’est-ce pas ?
         – C’est sans importance, monsieur Chen. Vous comprenez : un mois entier a disparu, c’est terrifiant ! Qu’est-ce que nous allons faire ? »

         Je commençais à trouver tout cela un peu lassant et songeais à partir, aussi lui demandai-je : « Depuis combien de temps es-tu de retour à Pékin ? »
         Il se contenta de renifler. Je lui tendis ma carte de visite : « Ne prends pas froid, le temps se rafraîchit, ne cours pas trop. On va se revoir, mon numéro de portable et mon adresse mail sont sur ma carte. »
         Il remit sa casquette, prit ma carte de visite et dit : « Vous pouvez compter sur moi, nous chercherons ensemble. »
         Comme il reprenait sa route vers le quartier des ambassades de Dongzhimenwai, je réalisai alors qu’il n’était pas simplement sorti faire son jogging : il avait eu un but précis en tête.

 

La suite dans le livre…

 

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