Les ateliers du danger

Tatoueurs, graffiteurs, photographes oubliés… Deux thrillers québécois suivent la piste mystérieuse des artistes marginaux.

Photo : D.R.

Qu’ont en commun Léonard de Vinci, Vermeer, Ingres, Botticelli, Renoir, Raphaël et Giotto ? Leurs œuvres ont inspiré des best-sellers, qui ont fait la fortune d’auteurs aussi divers que Dan Brown, Tracy Chevalier, Adrien Goetz, Sarah Dunant, Susan Vreeland et Iain Pears.

Si les romans sur les grands maîtres sont maintenant légion, ceux où figurent des artistes contemporains ou marginaux, en revanche, sont plutôt rares. Une lacune que sont heureusement en train de combler deux auteurs québécois, dont les « thrillers artistiques » nous entraînent dans ces laboratoires de création que sont les ateliers clandestins, les murs urbains et les corps humains.

Poursuivant l’intrigante réflexion sur la peau qu’elle avait entreprise dans Épidermes, Diane Vincent nous offre, avec Peaux de chagrin, une nouvelle aventure de Josette Marchand. Josette est masseuse de profession, mais elle assiste le lieutenant-détective Vincent Bastianello dans ses enquêtes « sur des crimes qui laissent des marques inhabituelles sur la peau : mutilations, scarifications, écorchures, brûlures, piqûres ».

Cette fois, les tatouages sont au centre de l’action. En l’occur­rence, ceux de maître Oguri, célèbre artiste de Kyoto dont les «œuvres vivantes » sont saccagées par des yakusas à la solde d’un collectionneur jaloux. Une des victimes de ces iconoclastes est Sandro, un ami de Josette, dont le dos a été sauvagement lacéré. Ancien conservateur du Musée du tatouage d’Amsterdam, Sandro est lui-même tatoueur et créateur d’un procédé de dépigmentation : « Au repos, ça donne l’effet d’une zone qui aurait échappé au bronzage. Mais un coup de sang fait ressortir le motif. »

Lorsque l’atelier de Sandro est vandalisé et qu’un de ses clients est assassiné, l’enquête prend une tout autre direction. «Cherchez du côté des tatouages dans les camps », suggère un témoin, qui lance Josette et Vincent sur la piste d’un groupe de néonazis. Ces jeunes fanatiques sont de fervents admirateurs d’Ilse Koch, la sinistre tortionnaire du camp de Buchenwald, qui faisait écorcher les Juifs tatoués pour transformer leur peau en abat-jour. Pour quelle raison s’en seraient-ils pris à Sandro ? « Sur les pas de chaque chasseur de criminels de guerre, il y a un chasseur de chasseurs de criminels de guerre. »

La solution de l’énigme réside dans une histoire poignante où Diane Vincent déploie toute sa sensibilité d’écrivain. Par la cohérence avec laquelle elle développe le motif du tatouage, par la délicatesse avec laquelle elle s’attaque aux thèmes graves de la Shoah, elle élève Peaux de chagrin bien au-dessus du simple polar, et rejoint la même sphère que Le liseur, de Bernard Schlink.

Dans Le rôdeur de la Paramount, Pierre Fortin s’attache à déterrer le créateur caché sous ses œuvres. Ici, il s’agit d’une série de 40 photographies floues. « Ces clichés en apparence ratés, mal cadrés, pris à la sauvette, manquant de définition, avaient une histoire à conter. Une fois le fil retrouvé, l’ordre rétabli, le « point de vue » compris, ils livreraient la narration touchante d’un être incompris. »

L’artiste qui en est l’auteur, Jean Tourelle, a « disparu dans la brume il y a une dizaine d’années ». Déterminés à le retrouver, Marie, artiste peintre, et Marc, qui travaille dans une galerie, vont demander l’aide de Squeeg, graffiteur qui a été témoin d’étranges va-et-vient autour de la Paramount, une entreprise qui fournit des décors aux théâtres et aux studios de cinéma. « Il était difficile de deviner une salle derrière cette vitrine où les objets se bousculaient, se pres­saient contre le verre comme s’ils cherchaient à échapper à la prison de la revente. »

Dans le sous-sol de la Paramount, ils trouveront des coffres-forts gigantesques, anciennes propriétés de la Brinks, qui était autrefois établie là. Et aussi des tunnels, des passages secrets qui mènent à des entrepôts rue Notre-Dame, à tout un réseau de hangars qui abritent des œuvres récentes, non seulement de Tourelle, mais également d’autres artistes disparus. « C’est comme si on avait mis au jour un cimetière d’œuvres posthumes… » Mais surtout, des traces laissent croire que ces lieux sont habités et servent d’ateliers…

Les questions que soulève ici Pierre Fortin sont particulièrement pertinentes, dans un contexte où les gouvernements abandonnent peu à peu le financement des arts. Qu’arrive-t-il aux artistes qui ne parviennent pas à percer dans un marché de plus en plus fermé? Quel prix doivent-ils payer pour avoir le privilège de suivre leur vocation ? Il ne leur reste, semble-t-il, qu’à vendre leur âme à des diables de mécènes, qui risquent de les exploiter « au point de faire disparaître les artistes du décor ».

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Et encore…

Diane Vincent est anthropologue et professeure de sociolinguistique à l’Université Laval. Elle s’intéresse au tatouage, « parce que c’est une pratique millénaire, la forme la plus intime du paraître ». Elle habite dans une maison de ferme traditionnelle à Deschambault-Grondines, « un des plus beaux villages du Québec ». Elle croit, tout comme Josette, « qu’un masseur peut plus facilement percer la personnalité d’un individu que son psychologue ».