Les Bougon veulent le pouvoir!

Dix ans après leur sortie du petit écran, les Bougon reviennent en force au cinéma et lancent le Parti de l’écœurement national. «L’idéal, ce serait que la classe politique actuelle aille voir le film et en ressorte pour annoncer sa démission», dit François Avard, l’un des coauteurs du film.

Assemblée de cuisine chez les Bougon. De gauche à droite: Antoine Bertrand, Claude Laroche, Rémy Girard, Hélène Bourgeois Leclerc, Louison Danis et Rosalee Jacques. (Photo: Éric Myre)
Assemblée de cuisine chez les Bougon. De gauche à droite: Antoine Bertrand, Claude Laroche, Rémy Girard, Hélène Bourgeois Leclerc, Louison Danis et Laurence Barrette. (Photo: Éric Myre)

Avec leur langage cru et leurs propos controversés sur des sujets délicats, les Bougon avaient soulevé la tempête dès leur arrivée au petit écran, au milieu des années 2000.

Les «bougonneux» personnages s’étaient rapidement trouvé un public fidèle, attirant jusqu’à deux millions de téléspectateurs chaque semaine.

Mais François Avard, l’un des coauteurs de la série (avec l’humoriste Jean-François Mercier), est toujours resté sur sa faim. «Je n’ai pas le sentiment du devoir accompli», dit-il aujourd’hui.

Le désormais célèbre auteur et scripteur de 48 ans aurait aimé «créer un chaos» qui aurait «désorganisé le système» et forcé la société à se réorganiser autrement. Au lieu de sortir dans les rues, «les gens regardaient Les Bougon et ensuite, ils allaient se coucher», déplore Avard.

Dix ans plus tard, il revient à la charge, au grand écran.

Coscénarisé avec Jean-François Mercier et Louis Morissette, Votez Bougon entraîne les irrévérencieux personnages dans l’arène politique. Les Bougon visent grand: prendre le pouvoir à Québec. «Ça nous est apparu comme la crosse ultime», dit Avard. Qui espère encore que ses personnages réveilleront l’indignation des Québécois ou, mieux encore, provoqueront une démission collective de la classe politique…

L’actualité a rencontré l’auteur au café du journal de rue L’Itinéraire, à Montréal.

François Avard (Photo: Annik MH de Carufel)
François Avard (Photo: Annik MH de Carufel)

À quel point vous êtes-vous inspirés des événements politiques réels?

Disons que c’était dans l’air du temps. On a écrit le synopsis du film lors de la dernière saison des Bougon, en 2006. À l’époque, on sortait de la commission Gomery, sur le scandale des commandites au gouvernement fédéral. On n’était pas plus caves que tout le monde, on avait l’impression que bien des gens pigeaient dans l’assiette à beurre. Pour toutes sortes de raisons, le projet de film est resté en veilleuse, jusqu’à ce que Louis Morissette nous convain­que de nous y remettre, en 2011. Puis, il y a eu le printemps étudiant et la commission Char­bon­neau [sur la corruption dans l’attri­bution de contrats publics dans l’industrie de la cons­truction]. C’était le comble de l’écœurement.

Ça se retrouve donc, en sous-texte, dans le scénario?

Oui, mais l’inspiration est plus large. Quand t’es l’auteur des Bougon et que ta face est connue, le monde t’approche et te raconte des crosses. Jamais les leurs! Celles de leurs beaux-frères, de la belle-sœur… T’entends la lie de la société. Les histoires les plus déprimantes. On s’est dit: la meilleure crosse, ce serait de se trouver à la tête de la province pour s’en mettre plein les poches. L’idée était de viser un «réalisme cré­dible», pour que ce soit à la fois drôle et apocalyptique. C’est de l’humour noir: personne ne veut des Bougon au pouvoir.

Les Bougon dirigent le Parti de l’écœurement national, le PEN. Cet acronyme fait forcément penser à Marine Le Pen, qui dirige le Front national en France. Ce n’est pas fortuit, j’imagine?

Il y a un rapprochement à cause du son et du mot, mais le PEN des Bougon n’est pas d’extrême droite. Pour moi, l’extrême droite, ce n’est pas sympathique.

Alors, pourquoi le PEN? Pour provoquer?LAT18_ENTRETIEN_AVARD_exergue

Oui, et pour s’amuser. Et ça permet à Dolorès Bougon de dire que les membres du PEN sont des pénis.

Qu’est-ce qui vous écœure le plus dans la vie?

Payer des taxes et voir que mes impôts ne servent pas à ce qu’ils devraient servir. Je trouve ça démoralisant. Il y a une perte de crédibilité, de confiance, qui rend le fait de payer des impôts déprimant. J’ai l’impression que des politiciens s’en mettent plein les poches, qu’il tombe de l’argent entre les craques du divan, bref, partout sauf là où ça devrait aller: dans la santé, l’éducation, de meilleurs salaires à ceux qui tra­­vail­lent fort, comme les infirmières et les professeurs d’école.

Votre film ne pourrait-il pas avoir l’effet pervers d’accentuer le cynisme des gens envers les politiciens, voire de décourager des personnes bien intentionnées de se lancer en politique?

Quand l’émission Les Bougon était diffusée à la télé, on se faisait traiter de cyniques par la classe politique. Au même moment, on le réalise aujourd’hui, cette même classe politique qui est au pouvoir s’en mettait plein les poches! Ben oui, le film est cynique. Et c’est plate à dire, mais on n’est pas encore allés au bout de ce cynisme-là. Il va falloir aller encore plus creux.

Vous disiez que Les Bougon, en version télé, «pétaient une verrue»…

Là, c’est le zona, la gale, la lèpre! Je vis dans un pays civilisé, je ne peux pas souhaiter des attentats politiques. Mais si on vivait à une autre époque, des têtes seraient tombées. Quelque chose devrait bouger. Sans qu’il y ait mort d’homme, bien sûr.

Un film scénarisé par François Avard doit-il nécessairement avoir une charge politique, sociale?

C’est ce qui rend ça excitant. Utile.

Votre but suprême, ce serait quoi?

L’idéal, ce serait que la classe politique actuelle aille voir le film, en ressorte, et organise une conférence de presse pour déclarer: il est temps pour nous de remettre notre démission. On part une assemblée constituante du peuple et on recommence à zéro.

À la sortie du premier épisode des Bougon, un regroupement d’assistés sociaux avait dénoncé la série comme une «charge» contre les pauvres. Craignez-vous une réaction semblable avec le film?

Si des gens disent ça, c’est qu’ils n’auront pas vu le film. Les Bougon ont toujours vécu de l’aide sociale, mais aussi de l’assurance sur les accidents de travail, ils ont pigé partout où ils pouvaient. Pour moi, ce ne sont pas des BS, mais des anarchistes qui fourrent le système, en collectant partout. On tient pour acquis que le public sait que ce sont des fraudeurs anarchistes.

Vous vous êtes publiquement qualifié de socialiste, de pacifiste, de syndicaliste, de féministe et d’indépendantiste. Qu’en est-il des personnages des Bougon?

Au deuxième degré, les Bougon sont fondamentalement socialistes et féministes. C’est une série de gauche qui, au premier degré, peut faire rire n’importe qui, même du monde de droite. Mais faut pas être un génie et avoir fait l’université pour comprendre le sens caché, l’ironie des propos. Si les gens ne comprennent pas, on n’est pas responsables. Je préfère rire en exagérant la misogynie, par exemple. Je dis: voici de quoi t’as l’air quand t’es un misogyne fini, mon tata. Personnellement, je ne voudrais pas ressembler à ça. Mais on peut en rire.

Peut-on rire de tout?

Non. On a tous une limite. La mienne, c’est de rire de la violence à l’égard des enfants, des handicapés, des personnes démunies.

En quoi le film diffère-t-il de la série télé?

Ça coûte beaucoup plus cher! Un film, ça multiplie tout par 100! La seule chose qui est malheureuse, c’est que même si le film est un succès et qu’il attire 200 000 ou 300 000 personnes, ce sera beaucoup moins que les deux millions de téléspectateurs de la série à la télévision. On avait un effet immédiat. Là, ça va être à petites doses. Certains vont peut-être le voir quand ça va sortir en DVD plus tard. Ça fait un peu patate…


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Vous rêvez de frapper fort, rapidement…

C’est clair! C’est le but depuis le début. Idéalement, dès le len­demain de la première émission, les gens seraient allés voler dans les magasins, auraient refusé de payer leur loyer, se seraient inscrits sous une fausse identité dans plein d’affaires. Ça aurait créé un chaos qui aurait désorganisé le système et forcé la société à s’organiser autrement. Mais ce n’est pas ce qui est arrivé. Les gens regardaient Les Bougon. Ensuite, ils allaient se coucher. Le lendemain, ils se réveillaient. Et ils se disaient: on a hâte à la semaine prochaine.

Ça vous décourage?

Je n’ai pas le sentiment du devoir accompli.

Le choc causé par l’élection de Donald Trump pourrait-il inspirer une suite aux Bougon?

C’est troublant, ce qui se passe aux États-Unis. Quand Paul Bougon déclare, dans le film, qu’il peut se faire élire juste avec le vote des écœurés… Trump l’a fait de l’autre côté! Si les Américains avaient eu un Bougon au lieu d’un Trump, ça aurait pu être génial. Ils sont pris avec un raciste misogyne. Mais on n’a pas de leçons à leur donner. On a quand même réélu le Parti libéral provincial en pleine commission Charbonneau. En tant qu’électeurs tatas, on est pas pire.

Cela dit, je comprends une partie de la révolte américaine. J’aurais hésité à voter pour Trump juste pour faire le doigt d’honneur. Mais après coup, faut voir la vérité en face. Trump, c’est pas Che Guevara, voyons donc!

Dans la série télé, les Bougon avaient un chien nommé Ben Laden. Le terrorisme, à l’époque, incarnait l’anti-impérialisme américain. Aujourd’hui, il n’y a plus juste ceux que les Américains sont allés déranger chez eux qui sont choqués. Ce sont des Américains qui sont en tab… Cet écœurement s’est même transporté aux États-Unis.

Cet écœurement pourrait-il aussi se transporter au Québec?

Oui, ça commence le 16 décembre. Dans tous les cinémas.

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4 commentaires
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Les échanges des membres de la famille des Bougon sont un bel exemple de « conversation démocratique », nulle, baveuse, autocentrée et ignorante.

Faut bien se regarder dans le miroir de temps en temps! On va faire les missionnaires dans les autres pays en dénonçant la corruption alors que cette plaie est bien présente ici – regardez les enveloppes brunes, les pourcentages de contrats, les ponts qui s’écroulent à cause d’une construction déficiente pour s’en mettre plein les poches etc etc. Et oui, on continue à élire les mêmes tatas et quand il y en a un qui sort du troupeau, soit qu’on le méprise, soit qu’il ou elle rentre dans le rang et fait comme les autres. La veille des élections ils t’appellent par ton prénom, le lendemain de l’élection ils ne se souviennent plus de ton nom…

Quand on en a marre, on élit Trump en pensant faire un bras d’honneur au système, sans se rendre compte qu’on élit l’incarnation même du corrompu ni de s’être tiré dans le pied en tant que nation… Mais, en fait, en quoi Trump est-il fondamentalement différent des Couillard, Charest, Harper, Trudeau et compagnie?