Les brebis galeuses

La façon dont l’Europe traite ses immigrants clandestins donne mauvaise conscience aux écrivains.

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C’est ce mois-ci que l’Union européenne ratifiera le Pacte sur l’immigration et l’asile, qui marque un durcissement de sa politique migratoire à l’égard des sans-papiers. Renforcement des frontières extérieures, détention des clandestins dans des camps, expulsion des récalcitrants ne sont que quelques-unes des mesures qui, selon certains, transformeront bientôt l’Europe en bunker.

En France, où le président Sarkozy a fixé un quota de 25 000 expulsions par année, on est en train de légitimer la répression policière, d’après Olivier Poivre d’Arvor. « Multiplication des contrôles d’identité, interpellations collectives, retour des rafles, malaise dans la société », écrit-il dans Le voyage du fils, roman qui lui a été inspiré par la mort tragique d’une Chinoise sans papiers, défenestrée quand elle a voulu échapper aux policiers. À travers les yeux de son fils, venu à Paris chercher ses cendres, on découvre le misérable logement où cette femme a vécu claquemurée, parce qu’elle risquait d’être interpellée par les patrouilles dans le métro, les magasins. On apprend aussi que les clandestins chinois sont 50 000 en France et qu’ils représentent un tiers des étrangers refoulés aux frontières. « La situation des Chinois est d’autant plus dramatique qu’on en parle peu », note Poivre d’Arvor, qui signe ici un beau plaidoyer pour « tous les pourchassés de la terre » et une condamnation sévère des pays riches, qui refusent de partager avec eux.

En Italie, le sentiment à l’égard des déplacés est encore plus hostile. Le président Berlusconi, qui les qualifie d’« armée du mal », a fait du travail clandestin un crime passible d’emprisonnement. Un de ses ministres a suggéré d’instaurer la ségrégation dans les trains. Un autre a conseillé aux femmes de s’armer contre les « agressions bestiales des immigrés ». Pour comprendre comment ces clowns sinistres ont pu être portés et reportés au pouvoir, il faut lire Comme Dieu le veut, de Niccolò Ammaniti, l’histoire d’un vol de banque qui tourne au cauchemar. Les trois « héros », une brute, un abruti et un demeuré, sont des xénophobes finis. Abandonnés par leurs épouses, mis à pied par l’entreprise qui les employait, ils imputent tous leurs malheurs aux migrants. L’un d’eux, néo-nazi, fait ce reproche à son ancien patron  : « Tu prends des esclaves nègres et des bâtards de l’Est et tu les payes des clopinettes. Et ces types-là acceptent. » Ammaniti laisse entendre ici que le refus de régulariser les clandestins crée un cercle vicieux qui pourrait réhabiliter le fascisme.

De tous ceux qui arrivent illégalement en Italie, les Roms nomades sont considérés comme les plus indésirables. Et dans l’esprit général, Roms et Roumains sont du pareil au même. Ce racisme à l’égard de gens qui font pourtant partie de l’Europe unie ne se limite pas à l’Italie. Dina, de Felicia Mihali, révèle que même en Serbie on les associe « aux pouilleux, aux voleurs, aux prostituées, aux contrebandiers d’enfants ». Ce récit chavirant touche le lecteur droit au cœur en retraçant le parcours pénible d’une villageoise roumaine qui, tous les jours, doit traverser la frontière pour aller travailler en Serbie. C’est ainsi qu’elle tombe entre les griffes de Dragan, douanier vétéran de la guerre des Balkans, dont les insultes et les humiliations prennent vite la forme de harcèlement sexuel. « Dina a alors fait ce que les petites nations font devant la pression des plus grandes  : elle a cédé. » Malheur lui en prend. Elle se retrouve pour ainsi dire esclave du Serbe, isolée dans un pays étranger, car elle ne peut communiquer qu’en baragouinant l’anglais. Felicia Mihali aborde aussi, tout en subtilité, la misère du douanier, déchiré entre son attirance pour Dina et ses préjugés. « Ni le dominant ni le dominé ne pouvaient être heureux. »

Sous prétexte que l’Europe est devenue une passoire, le Pacte sur l’immigration servira aussi à filtrer les réfugiés. Pourtant, ceux-ci ont désespérément besoin d’une terre d’accueil, comme le rappelle Dubravka Ugresic dans Le ministère de la douleur. Ses personnages sont des expatriés de l’ex-Yougoslavie étudiant à Amsterdam — une ville qu’ils n’ont pas choisie  : « Nombre d’entre nous s’étaient retrouvés en des lieux où ils n’avaient jamais songé à se rendre un jour. » Avec l’aide de leur prof croate, ils essaient de recoller les morceaux de leur patrie éclatée en ressassant les souvenirs de leur culture. « Nous sommes tous des convalescents », leur dit-elle. Des convalescents qui ne pourront jamais guérir, car même la langue serbo-croate qu’ils parlaient a été démantelée. « Le retour au pays d’où nous sommes venus est notre mort, l’installation dans les pays où nous sommes arrivés est notre défaite. »

Le voyage du fils, par Olivier Poivre d’Arvor, Grasset, 256 p., 29,95 $.
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Comme Dieu le veut, par Niccolò Ammaniti, Grasset, 544 p., 32,95 $.
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Dina, par Felicia Mihali, XYZ, 180 p., 23 $.
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Le ministère de la douleur, par Dubravka Ugresic, Albin Michel, 325 p., 34,95 $.
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ET ENCORE…

Felicia Mihali est bien placée pour parler de l’expérience immigrante. Née en Roumanie en 1967, elle est arrivée au Québec en 2000, après avoir été chroniqueuse de théâtre au plus grand quotidien de Bucarest. Elle a étudié le chinois et le néerlandais, l’histoire de l’art, la littérature anglaise et postcoloniale. Elle a aussi enseigné le français en Chine. Elle est rédactrice en chef du magazine culturel en ligne Terra Nova. Elle écrit en français et Dina est son quatrième roman.

Olivier Poivre d’Arvor a été conseiller littéraire chez Albin Michel et chez Balland, cofondateur du Théâtre du Lion, directeur du Centre culturel français d’Alexandrie et de l’Institut français de Prague, et conseiller culturel à l’ambassade de France au Royaume-Uni. Il a signé plusieurs romans avec son frère Patrick, l’ex-présentateur du journal télévisé Le TF1.

Niccolò Ammaniti est né à Rome en 1966. Il est le fils d’un célèbre psychologue, avec qui il a écrit un essai, Au nom du fils. Son roman Je n’ai pas peur, sur un enlèvement, a été porté à l’écran en 2001 par Gabriele Salvatores. Comme Dieu le veut a reçu l’an dernier le prix Strega.

Dubravka Ugresic a quitté la Croatie durant la guerre des Balkans. Elle vit maintenant entre Amsterdam et Berlin, où elle enseigne la littérature russe. Son œuvre est traduite en 30 langues et a été primée, entre autres, par le Pen Writers in Translation.

CITATIONS

« Personne ne les connaît, ces femmes, ces hommes, ils n’ont plus de visage  ! Ils se ressemblent tous dans la peur… »

Olivier Poivre d’Arvor

« Les nôtres étaient trahis par la mélancolie nerveuse de leur visage, ce regard un peu assombri, l’ombre d’une absence, cette échine courbée au-dedans d’eux-mêmes, à peine visible. »

Dubravka Ugresic

« Alors qu’ils pouvaient facilement reconstruire le temps d’avant la guerre, le temps d’après la guerre les plongeait dans une confusion totale. »

Dubravka Ugresic

« Dina était porteuse de tous les défauts de son peuple inculte, voleur et menteur. »

Felicia Mihali