Les cadeaux du français à l’anglais

Selon un article récent publié par une équipe de chercheurs russes, les mots français représentent encore 71,83 % des emprunts dans l’anglais courant britannique — et 35,65 % dans l’anglais américain.

Photo : iStockPhoto

J’ai toujours été fasciné par les emprunts linguistiques. Et il n’y a pas de sujet plus captivant que les emprunts de l’anglais au français — ce que l’on appelle les « gallicismes ». D’abord à cause de la quantité — au moins le tiers du vocabulaire anglais quotidien est en français. Mais aussi parce que cela montre combien le français a évolué.

Il y a quelques années, j’avais interviewé la grande linguiste Henriette Walter et elle m’avait dit : « Vous savez, les étudiants qui lisent le mieux le vieux français sont les anglophones. »

Des mots comme surf, claim (réclamer), beaver (castor), umpire (arbitre), attorney (procureur), squire (écuyer), war (guerre), to remain (demeurer) sont tous de vieux mots français. Et pour rester dans l’esprit du temps des Fêtes, « Noël » a donné en anglais Nowel, qui n’est plus usité sauf dans quelques chansons, et noel, qui désigne toujours les cantiques de Noël.

Si j’ouvre mon vieux Shorter Oxford English Dictionary à la page 1720, je vois matrimony, matron et ses dérivés (matronal, matronize, matronly), matt (terne), mattamore, matte, matter. Je n’inclus pas matross (un soldat d’artillerie), un emprunt au néerlandais dérivé du français « matelot ». C’est comme ça à toutes les pages, ça n’en finit plus — une belle idée de cadeau, ça, en passant.

Les plus vieux emprunts remontent à une époque où le français n’existait pas. On empruntait alors à divers dialectes du nord de la France, surtout le normand et le picard, mais aussi au champenois et à l’orléanais, qui sont les langues mères du français. Entre 1066 et le milieu du 14e siècle environ, l’Angleterre était pratiquement une colonie normande.

Des mots tels que council (conseil), cour, debt (dette), judge (juge), justice, merchant (marchand) et parliament sont des emprunts directs avec l’orthographe de l’époque. D’autres ont subi de légères modifications : acointance, chalenge, plege, estriver et estancher (relation, défi, promesse, s’efforcer, dévoué). S’ils ont disparu du vocabulaire français, sont restés en anglais en tant que acquaintance, challenge, pledge, to strive et staunch, souvent dans leur sens d’origine — pour être parfois réempruntés en français (comme challenge ou accointance).

En fait, la langue anglaise a même fossilisé des accents distincts pour leur attribuer un sens différent. Par exemple, « chasser » se disait « cachier » en Normandie et « chacier » ailleurs — cela a donné deux mots anglais : to catch (attraper) et to chase (poursuivre). Un autre de mes favoris, « château » se disait « castel » en Normandie et « chastel » ailleurs. Cela a donné castle et chastelain.

Souvent, les Anglais ont anglicisé les mots français au point de les rendre méconnaissables. Foreign, pedigree, budget, proud et view sont au départ du vieux français prononcé à l’anglaise : « forain » (étranger), « pied de grue » (un symbole généalogique), « bougette » (bourse), « prud » (vaillant) et « vëue » (vue). Quant au fameux pudding anglais, il désignait à l’origine du boudin français.

Certains mots étaient tellement populaires qu’ils ont été empruntés plusieurs fois. « Gentil » est d’abord entré comme gentle (bien né, 13e siècle), genteel (respectable, 16e siècle) et jaunty (enjoué, 17e siècle). Même chose avec le bon vieux pissenlit, qu’on appelait jadis la « dent-de-lion » et qui a donné dandelion en anglais. Les apothicaires français lui ayant trouvé des propriétés diurétiques, ils l’ont rebaptisé « pissenlit », ce qui a donné pissabed dans la City.

Souvent, l’emprunt a fossilisé le sens du mot plutôt que l’orthographe. Par exemple, le verbe to deceive (du vieux français deceivre) a conservé le sens original de tromper, alors que sa version française (décevoir) a plutôt évolué vers la déception. Les linguistes ont même un nom pour ce genre de glissement, les « faux amis ». La liste est longue : actual (réel) n’a pas le même sens qu’« actuel ». Idem pour vacancy (vacance) et vacances, par exemple. Il y en a des centaines comme ça, qui provoquent toujours la franche rigolade dans les congrès de traducteurs.

Encore de nos jours

C’est de l’histoire ancienne tout ça, direz-vous. Pas vraiment. Et je fais exclusion du français de cuisine, qui donne souvent du n’importe quoi, du genre « entrée » qui désigne en anglais le plat principal plutôt que l’entrée !

Selon un article récent publié par une équipe de chercheurs russes, les mots français représentent encore 71,83 % des emprunts dans l’anglais courant britannique — et 35,65 % dans l’anglais américain (contre 30,52 % pour l’espagnol). C’est beaucoup.

Cela va donc très au-delà des particularités de l’anglais québécois qui utilisent fréquemment des termes tels que « dépanneur, » « cabane à sucre, » « autoroute, » « guichet, » « stage, » « Régie, » « terrasse » et « chalet », qui ne sont pas forcément compris des autres anglophones.

Parmi les gallicismes universels et récents, on relève (je les écris avec l’orthographe anglaise, ce qui explique les accents barbares) : ambiance, bonhomie, café, camaraderie, critique, debris, décor, depot, dossier, élite, entourage, espionage, exposé, faux, financier, garage, liaison, millionaire, mirage, montage, panache, penchant, personnel, reservoir, resumé, routine, sabotage, terrain. Et ce pauvre George W. Bush qui cherchait le mot français pour entrepreneur !

Les anglophones ont d’ailleurs importé un suffixe français, -ette, qui leur permet de faire des kitchenettes, luncheonettes et autres beautiful laundrettes. Les Français, eux, font pareil avec –ing.

Parmi les termes techniques à la mode, il y a le mot Enter, une touche inventée pour le Minitel et reprise par la suite par les manufacturiers américains. Et le routeur informatique, repris en anglais sous la forme router, un dispositif de l’autoroute de l’information française du temps où Al Gore se demandait comment reprendre le système français. Il est venu une tralée d’autres dans divers techniques, dont les mots aileron, turbine, cinema, television, helicopter et le fameux mayday (m’aider).

Même si les populations sont nettement mieux instruites qu’autrefois, les glissements de sens sont encore nombreux, comme déjà vu et pot-pourri, qui n’ont pas tout à fait le même sens en anglais qu’en français. Cette fascination est également marquée par une forme d’hommage, le « pseudo français », c’est-à-dire des termes d’apparence française qui n’ont jamais été en usage en français, comme « double entendre » (expression à double sens), « bon viveur » (bon vivant) ou « voir dire » (examen de la preuve). Certains de ces termes de pseudo-français ont fini par déborder en français, comme « nom de plume » (pseudonyme, traduction de « pen name »).

Résilience

Le français ne peut pas être une langue étrangère pour un anglophone : c’est une langue mère. En fait, j’exagère un peu quand je dis cela. Malgré tous ces emprunts en quantité astronomique, jamais l’ossature de l’anglais, c’est-à-dire sa grammaire et la syntaxe, n’a bougé d’un iota. L’anglais est resté l’anglais.

Une spécialiste des emprunts linguistiques de l’Université d’Ottawa, la professeure Shana Poplack, avec qui j’en discutais, me faisait valoir que l’un des rares cas est justement l’expression Attorney General, empruntée telle quelle du français, alors que la syntaxe anglaise voudrait que l’on dise General Attorney. J’ajouterais un particularisme de l’anglais géographique : en Amérique, on désigne les lacs à la française, Lake Ontario, Lake Memphrémagog, alors que les Britanniques diraient Ontario Lake, par exemple. Cet usage est, selon moi, un vestige du grand siècle des « voyageurs ».

Malgré ces quelques contre-exemples, l’anglais n’a jamais changé de nature, même dans un contexte moyenâgeux où 99 % de la population était analphabète et parlait une langue dont un bon tiers du vocabulaire était emprunté à l’anglais. Et même si la France était infiniment plus puissante, influente ou populeuse que la petite Angleterre — qui n’a pas tellement eu d’impact sur le vocabulaire de personne avant plusieurs siècles. Et pourtant, et pourtant, comme le chantait Aznavour.

Cette résilience de l’anglais vis-à-vis des gallicismes m’amène à me questionner depuis longtemps quant à notre attitude collective sur les anglicismes. On y reviendra, mais d’ici là, je vous souhaite « a joyous Nowel » et du bon vin pour 2020 !

Les commentaires sont fermés.

FUCK, Fornication Under the Control of the King, Quand la population anglaise était devenue moins importante que sur l' »Angleterre », le roi a autorisé la copulation des détenus pour augmenter la population des Anglais!!!

Moi qui suis amateur de football américain, j’ai constaté l’usage croissant de la préposition «sans» dans les chroniques du site officiel de la NFL. On n’y écrit plus guère «without» : on mentionne que telle équipe «will have to play sans their star quarterback tonight».

Parce que «sans» est un des rares mots français qui soit plus court que le mot anglais correspondant ? Probablement.