Les cascadeurs de l’amour n’ont pas droit au doublage

Extrait du roman Les cascadeurs de l’amour n’ont pas droit au doublage, par Martine Delvaux, avec l’aimable autorisation des éditions Héliotrope

Extrait du roman Les cascadeurs de l’amour n’ont pas droit au doublage

Il a fallu attendre avant de jeter les premières lignes, comme on attend avant de faire l’amour avec l’être qu’on désire et qu’on n’a pas encore touché. Cette première fois dont on fait durer l’attente parce qu’elle est aussi douce que la rencontre le sera. Parce que cette suspension est un plaisir, charmant et douloureux à la fois.

Il a fallu flirter avec les mots, observer le doux clignement des idées. J’ai laissé le désir monter, je l’ai laissé gonfler jusqu’à ce qu’il prenne toute la place, la place du désir que j’avais eu pour toi et dont j’avais pensé que je ne m’en remettrais pas, une nuit, au tout début, paralysée, avec seulement les larmes pour me soulager.

Je voulais taper sur le clavier comme je t’avais embrassé, comme j’avais mordillé ton visage, parce que rien ne pouvait satisfaire l’envie que j’avais de toi, de faire l’amour avec toi, comme si ma vie en dépendait, m’abandonner à ton corps, me couler sous ta peau.

Quand rien d’autre, ou presque, ne pouvait exister. Quand je ne respirais que pour être dans tes bras. Le temps ne passait pas. Il était dense, épais, il tissait un cocon autour de moi, une ouate à l’intérieur de laquelle je me berçais. On aurait dit que j’avais été droguée, enlevée par des extraterrestres, ou que j’étais devenue membre d’une secte.

Quand tu es sorti de ma vie, je me suis demandé ce qui de toi était resté à l’intérieur de moi, quels souvenirs, quels mots, quels trésors, quels trophées? Dans l’Antiquité romaine, les soldats exhibaient les preuves du combat. Une épée. Un casque. Un bouclier. Une tête tranchée.

Je voulais t’arracher la langue, te couper les jambes, t’enfiler des menottes. Je voulais te faire crier pitié, te voir tomber à genoux et me demander pardon en pleurant toutes les larmes que tu pouvais pleurer, t’arracher les yeux pour que tu retrouves la vue, te gifler pour qu’enfin tu te laisses vraiment toucher. Je voulais t’attacher et te bâillonner pour t’obliger à écouter tout ce que tu avais refusé d’entendre, faire couler dans tes oreilles un poison mortel. Je voulais te faire souffrir le martyre comme au temps de César et de son empire, t’ensevelir sous mes mots, t’enterrer vivant dans un mausolée. Je t’en voulais à mort de m’obliger à faire mon deuil de toi. Je t’en voudrai à vie de me contraindre aux pincements d’estomac quand je tomberai sur un roman que tu m’as suggéré de lire, sur un film que tu m’as fait découvrir, sur un pan du réel que jusqu’à toi j’ignorais. Je ne te pardonnerai jamais de ne pas être celui que j’ai aimé.

Notre histoire d’amour était devenue une tragédie et il n’y avait que Rome pour en accueillir les ruines. Rome où je me suis réfugiée en plein été pour m’exorciser. Rome la ville qui avait tout vu, tout connu, tout subi, le creuset de tout ce que l’humanité avait pu offrir et qu’elle pouvait encore imaginer. Rome où tous les passés et tous les avenirs apparaissaient au coin d’une rue, dans une piazza cachée, parmi les chats errants du Colisée. Rome la ville éternelle pour raconter cet amour auquel j’étais restée fidèle aussi longtemps que j’avais pu, continuant à aimer l’homme que j’avais rencontré, celui que j’avais entrevu et dont j’avais rêvé qu’il continuerait à exister sous les couches de souffrance, entre les rideaux de mépris, derrière les salves de colère, parmi les fantômes qui le hantaient et qui partageaient notre lit. Cet homme qui était un graffiti venimeux, un gladiateur déchaîné, un sénateur ambitieux, une amphore remplie à ras bord d’un élixir dangereux. Cet homme que je venais de quitter parce que c’était ça ou lui abandonner ma vie.

Je suis venue à Rome t’écrire cette dernière lettre. La plus longue et la plus pénible. La chute de ton empire. Notre D-Day.

 

La suite dans le livre…

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