Les chaînes invisibles

Alors que la traite des personnes connaît sa plus forte croissance dans le monde, un roman historique nous rappelle pourquoi il est si difficile d’abolir l’esclavage.

Chronique de Martine Desjardins : Les chaînes invisibles
L. Hill (photo : L. Sakulensky)

L’automne dernier, le Canada a été embarrassé par la parution d’Invisible Chains, un livre-choc révélant l’ampleur de la traite des personnes au pays. Benjamin Perrin, professeur de droit à l’Université de Colombie-Britannique, nous y apprenait que, chaque année, au moins 800 enfants et adultes, canadiens et étrangers, sont réduits au travail forcé, à la servitude domestique, à l’enchaînement sexuel. Sans compter les milliers de victimes qui transitent par le Canada vers les États-Unis.

Comment l’esclavage peut-il refaire surface, alors qu’il est banni depuis 1830 ? Ce tabou social explique peut-être pourquoi on préfère maintenant utiliser l’euphémisme « traite des personnes » pour désigner les formes modernes d’un commerce infâme où les réseaux criminels ont remplacé les négriers. Chose certaine, l’esclavage nous est devenu si étranger qu’il est difficile, en 2011, d’imaginer comment se sent un être humain vendu comme de la marchandise. C’est pourtant ce qu’a réussi à faire Lawrence Hill avec Aminata (en lire un extrait >>) un des plus poignants romans jamais écrits sur la condition d’esclave.

Si la voix de la narratrice, Aminata Diallo, sonne si juste, c’est que l’auteur l’a calquée sur les quelque 150 récits d’anciens esclaves publiés au 19e siè­cle (tels ceux de Frederick Douglass ou de Harriet Jacobs) et qui ont servi d’assise à la littérature afro-américaine. Son histoire, qui se déroule de 1745 à 1805, couvre aussi un pan crucial du mouvement abolitionniste.

Aminata a 11 ans lorsqu’elle est enlevée dans son village africain. Après une marche forcée jusqu’à la côte des Esclaves, elle est marquée au fer et embarquée sur un négrier. Le processus de déshu­­manisation qui débute durant la traversée est si brutal que bien des captifs en perdent la raison. Il se poursuit en Caroline du Sud, où Aminata sera vendue au propriétaire d’une plantation d’indigo, puis à un Juif de Charles Town.

Alors que la situation économique des colons américains devient de plus en plus difficile, Hill relève avec ironie l’attitude contradictoire de ces esclavagistes qui se plaignent d’être les esclaves du roi d’Angleterre. Aminata profite du chaos provoqué par la guerre de l’Indépendance pour rejoindre les Britanniques, qui offrent d’ame­ner les loyalistes noirs à la Sierra Leone, où les abolitionnistes ont fondé une colonie pour les affranchis. Mais cet endroit n’est pas la terre promise qu’on leur a fait miroiter. Ils s’y trouvent ségrégués, maintenus en état de dépendance par des Blancs dont les bonnes intentions n’ont d’égal que les préjugés.

Les vains efforts d’Aminata pour retrouver son village natal illustrent bien l’incapacité des anciens esclaves de se réinsérer dans une Afrique qui les considère comme des étrangers. Devant une contrée dépeuplée, elle prend un engagement : « J’allais faire tout mon possible pour que personne d’autre ne tombe entre leurs mains. » Cette mission, elle la mènera à Londres, auprès des abolitionnistes.

Dans cette dernière partie du roman, l’auteur démontre avec habileté combien la cause de ceux-ci était presque désespérée devant une économie impériale reposant sur une main-d’œuvre gratuite et dont les intérêts étaient défendus par de fallacieux arguments. Par exemple, que l’esclavage était une institution humanitaire qui sauvait les Africains de la famine et des guerres tri­bales. En écrivant ses Mémoires, Aminata espère que son témoignage pourra « émouvoir des milliers de personnes ». Les esclaves des temps modernes auraient besoin d’une voix comme la sienne.

 

ET ENCORE…

Lawrence Hill est né en banlieue de Toronto, de parents américains très impliqués dans la lutte pour les droits civils. Après des études à l’Université Laval et à Baltimore, il a été journaliste au Globe and Mail et correspondant parlementaire pour le Winnipeg Free Press. Aminata, son troisième roman, est lauréat de quatre prix littéraires. Hill a aussi scénarisé un documentaire sur l’histoire des Églises noires au Canada et coécrit les Mémoires de Joshua Key, un objecteur de conscience qui a déserté l’armée américaine et s’est réfugié au Canada après avoir servi en Irak.

 

 

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