Les concerts imaginaires de Kent Nagano et Sean Michaels

Kent Nagano et Sean Michaels transposent à merveille les sons en mots dans les livres Sonnez, merveilles! et Corps conducteurs.

Kent Nagano (Photo: Felix Broede)
Kent Nagano (Photo: Felix Broede)

Le chanteur Elvis Costello aurait déjà affirmé qu’écrire sur la musique équivaut à tenter d’expli­quer l’architecture par la chorégraphie. Comment, en effet, transposer les sons en mots? Comment faire entendre une mélodie quand on a, pour seul instrument, une plume aphone?

Si nombre de grands romanciers ont relevé ce défi avec brio, les ouvrages de vulgarisation du compositeur Leonard Bernstein restent les meilleurs modèles du genre. C’est dans cette lignée que s’inscrit l’essai Sonnez, merveilles!, de Kent Nagano — un retentissant plaidoyer pour la musique classique dans un monde qui déprécie l’art, et une invitation à briser le carcan élitiste dans lequel on l’a coincée.

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Sonnez, merveilles!, par Kent Nagano, Boréal, 376 p.

En plus de décortiquer l’expérience musicale avec l’astronaute Julie Payette, l’écrivain Yann Martel et un chercheur en neurosciences, le chef de l’Orchestre symphonique de Montréal nous apprend à écouter avec une oreille nouvelle les œuvres de Bach, Beethoven et Bruckner, mais aussi de Schoenberg, Messiaen et… Bernstein. Il mon­tre surtout une remarquable capa­cité à mettre la complexité et la grandeur de leurs compositions à notre portée. Une merveilleuse leçon d’écoute empreinte d’humanité.

Le critique montréalais Sean Michaels écrit également très bien sur la musique: il est l’auteur d’un blogue réputé pour ses choix éclectiques et ses commentaires éclatés. Son premier roman en est le prolongement, en quelque sorte, puisqu’il nous fait connaître le thérémine, un instrument électronique dont le timbre singulier (proche de la scie musicale) est associé aux films de science-fiction des années 1950 et à la chanson «Whole Lotta Love», de Led Zeppelin.

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Corps conducteurs, par Sean Michaels, Alto, 400 p.

Gagnant du prestigieux prix Giller, Corps conducteurs est une biographie distordue de l’inventeur du thérémine: Lev Termen, l’«Edison russe», dont l’existence sera usurpée par le succès aussi fulgurant qu’éphémère de son instrument. D’abord à New York durant la Dépression, où il tombera amoureux de Clara, virtuose du thérémine, et où il servira d’espion industriel à l’URSS. Puis en Sibérie et dans une prison pour scientifiques à Moscou, où il sera contraint de créer un système d’écoute afin d’espionner les Américains en pleine guerre froide.

Comme une trame musicale, la plainte irréelle du thérémine accompagne les scènes marquantes du roman, par l’emploi de l’onomatopée «DZIIOUUuuu» et de métaphores savamment exécutées («le chant de l’éclair tapi dans les nuages»). Ces notes d’une justesse absolue font de Corps conducteurs une œuvre à la musicalité aussi électrisante que magnétique, qui, en donnant une voix au thérémine, nous rend sa sonorité étrange presque familière.

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