Les confinements volontaires de Sylvain Tesson

Son bouquin Dans les forêts de Sibérie est le récit d’une quête. L’histoire d’un homme qui se réfugie pendant six mois, seul dans une cabane au milieu de nulle part, de la nuit et du froid. Une quête philosophique, bien sûr, mais aussi celle d’un homme à l’affût du bonheur.

Dominique Lebel (photo : L'actualité)

Dans ses mémoires, le philosophe et essayiste Jean-François Revel s’étonnait de tous ces gens qui, si leur vie était à recommencer, ne la choisiraient pas différente. Revel assurait avoir relevé dans ses souvenirs tant de circonstances « décisives ou mineures » où il voyait bien que c’était lui qui avait le choix et qu’il s’était trompé. Les livres du Français Sylvain Tesson, notamment ses récits de voyage, comme Berezina et, surtout, Dans les forêts de Sibérie, s’inscrivent parfaitement dans ce questionnement de certains quant à leurs errements.

Tesson est un ovni littéraire. Depuis près de 20 ans, il cumule romans, essais, chroniques, journaux, nouvelles. Si l’on classait volontiers certains de ses écrits dans la section des livres initiatiques, tous ont leur place au rayon littérature. Une prose haletante, souvent poétique, une langue belle, riche, rafraîchissante. S’il fait parfois preuve d’onirisme — il est après tout l’auteur d’Un été avec Homère, opuscule qui a connu un retentissement énorme à l’été 2018 —, c’est d’abord et avant tout un écrivain voyageur, doublé d’un impatient. Même dans une cabane au fin fond de la Sibérie, on le sent trépigner, piaffer, se cabrer comme un animal devant un monde qu’il interroge autant qu’il le chérit. « Je vais enfin savoir si j’ai une vie intérieure », écrit-il dans les premières pages de Dans les forêts de Sibérie, journal issu de ce désormais fameux périple de l’hiver 2010, l’un de ces confinements volontaires dont il est un habitué. Disons-le toute de suite, le critique du Point qui a décrit ce livre comme « un bloc de glace, un bloc de solitude, un bloc d’humanité, un bloc de littérature » ne s’est pas trompé. Ce livre — prix Médicis essai 2011 — est très réussi, certainement son meilleur.

C’est un aventurier. Toujours, il souhaite se dérober, partir loin, monter haut, peut-être pour mieux se retrouver. Son monde est habité de songes comme de désirs. Au fil des ans, il a traversé l’Islande et la Russie, voyagé du Bhoutan au Tadjikistan, s’est arrêté au Tibet et a affronté les steppes de l’Asie centrale, a découvert le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, le Pakistan et l’Afghanistan, a parcouru l’Inde. Celui qui cherche les sommets en tout sait qu’on trébuche, parfois. Celui qui se décrit comme un stégophile — un passionné de l’escalade de toitures — a en effet grimpé Notre-Dame de Paris, la tour Eiffel et d’autres monuments, avant de tomber bêtement, un jour d’été 2014, du haut d’une maison de Chamonix. C’est lui, c’est son tempérament, c’est aussi sa façon de vivre et d’écrire. Celui qui conserve de cet incident une paralysie au visage sait bien que l’on s’étourdit souvent en vain, mais le plus important, il le savait déjà : c’est que « le temps n’offre pas de deuxième chance », comme il l’écrivait dans son journal de 2011. Alors, il court de pays en pays, de crête en crête, de page en page, malgré les doutes et les manques. C’est ce qu’il appellera « l’acceptation de l’incertitude » dans La panthère des neiges, son livre le plus récent, paru en 2019 et vendu à des centaines de milliers d’exemplaires, tout comme Dans les forêts de Sibérie quelques années auparavant. Sylvain Tesson s’est construit un personnage. C’est déjà beaucoup. Ce n’est pas donné à tout le monde.

Vivre à l’affût

On l’a dit, Dans les forêts de Sibérie est un journal. L’académicien Erik Orsenna soulignait que tenir un journal était en fait une idée photographique. Il y a de ça chez Tesson. L’écriture comme une lutte contre un sentiment de disparition, du fait que rien ne demeure de ce que nous vivons. Cet art d’imprégner en soi « un peu de cette sensation de la fuite du temps », comme dirait Charles Juliet. Son journal est un texte coupant comme la nuit et le froid. C’est d’ailleurs une idée qui traverse toute son œuvre : il fait toujours – 25 °C quelque part ! Marc Lambron, grand diariste, citait Orsenna dans Quarante ans : « Il ne faut pas laisser la description des événements, le monopole du point de vue à la vision télévisuelle du monde. » C’est joli et c’est vrai.

Tesson ne laisse pas beaucoup de doutes sur ses intentions. Chez lui, on est vraiment dans « vivre pour écrire ». Tout est campé dans le présent. Un présent scénarisé, pensé, désiré, bien sûr, mais qui n’est pas moins vrai pour autant. « Entre l’envie et le regret, il y a un point qui s’appelle le présent », note-t-il dans son journal rédigé sur les rives du lac Baïkal. Tesson s’invente des possibles. Fait des plans sur des cartes. Planifie ses échappées, comme ce périple au Tibet au côté d’un grand photographe dans l’espoir de voir apparaître une bête mythique dans La panthère des neiges, ou cette folle randonnée qui l’a amené, avec des amis, à refaire le parcours de la retraite de Russie pour souligner le bicentenaire de la débâcle des troupes de Napoléon dans Berezina. Chaque personne dispose en elle de plusieurs jeux de cartes, ai-je lu quelque part. Tesson sait que le plaisir est dans les enchevêtrements. Ceux de l’histoire, des lieux, des cultures, des êtres, du passé que l’on voudrait autrement et de l’avenir que l’on espère et redoute tout à la fois. Tesson n’est pas un laudateur béat du passé, mais il sait ce que chacun de nous doit à ses racines.

Dans les forêts de Sibérie est le récit d’une quête. L’histoire d’un homme qui se réfugie pendant six mois, seul dans une cabane au milieu de nulle part, de la nuit et du froid. Une quête philosophique, bien sûr, mais on pourrait aussi dire celle d’un homme à l’affût du bonheur. Le bonheur comme animal fuyant, si près et pourtant inaccessible. On peut choisir de lire Tesson comme une critique de notre époque trop ceci ou pas assez cela, mais on peut aussi le lire tout simplement pour ce que c’est : une littérature belle, simple et, oui, qui fait réfléchir. Toute activité que l’on fait réellement longuement devient contemplative, écrivait justement le romancier Haruki Murakami dans son Autoportrait de l’auteur en coureur de fond. C’est vrai pour cette vie que s’invente Sylvain Tesson, c’est aussi vrai pour le plaisir qu’on a à le lire. « La vie est une oscillation entre deux tentations, écrit-il, agir sur le monde ou laisser le monde agir sur nous. »

Laisser un commentaire

Formidable ce Tesson, bien en accord avec vous. Berezina entre autres, nous ouvre les yeux sur des faits historiques inimaginables. Et ses autres écrits me passionnent, tel Sur les chemins noirs. En ce moment, confinée à la chasse, dans un camp ou une cache, j’ai entre les mains: Une vie à coucher dehors.

Répondre