Les contes de Perro

Surfant sur la vague de Harry Potter, le colosse de la Mauricie Bryan Perro a conquis le coeur de millions d’ados avec sa série Amos Daragon. Un héros typiquement québécois qui fait lire les garçons!

Cinq heures et demie. C’est le temps que mon fils Léonard a mis pour dévorer les 250 pages du 12e et dernier tome de la série Amos Daragon, La fin des dieux. Au fil de cette lecture frénétique pendant laquelle VRAC TV, Télétoon et les multiples jeux d’ordinateur qu’il affectionne ont perdu tout intérêt à ses yeux, Léonard s’est fait happer par la quête du héros de 12 ans chargé de « rétablir l’équilibre du monde ». Harry Potter? « Pas mal, mais Amos Daragon, c’est bien mieux, dit-il. Plus facile à lire, plus captivant, et les personnages sont plus attachants. » Chaque nouvel épisode, mon préado le dévorait sans mesure, au point que sa mère et moi devions régulièrement éteindre la lumière de sa chambre à coucher pour le forcer à dormir.

Il n’est pas le seul à avoir suivi de façon compulsive les exploits d’Amos, jeune successeur désigné des porteurs de masques, héros médiéval créé par un gars de 38 ans de la Mauricie, Bryan Perro. Un million d’exemplaires vendus au Québec pour les 11 premiers tomes; des traductions en 18 langues, dont le japonais (100 000 exemplaires) et le russe (40 000); des bandes dessinées mangas; une série télévisée, qui sera présentée en France et au Québec en 2009. Ce n’est pas autant que Harry Potter (1,75 million d’exemplaires au Québec, selon Gallimard, qui possède les droits de la version française), mais Amos Daragon n’a pas bénéficié de la promotion mondiale du sorcier britannique.

« Il n’y aura pas de 13e tome, mais comme je supervise les scénarios des 26 épisodes du dessin animé réalisé par Spectra Animation, l’aventure d’Amos Daragon n’est pas terminée pour moi », annonce d’emblée Bryan Perro, qui me reçoit avec mes deux fils dans son vaste domaine de Saint-Mathieu-du-Parc, à un jet de pierre du parc national de la Mauricie. En pleine promotion de son petit dernier, cet hyperactif qui a touché au théâtre et à l’enseignement planche déjà sur une autre série littéraire jeunesse. Le personnage principal s’appellera Ewin Thomas et sera un peu plus vieux qu’Amos.

Alors que nous marchons dans les feuilles mortes avec sa chienne Olive (croisement rottweiler-labrador), Bryan Perro signale à mes enfants les pistes d’un renard, montre du doigt le nid d’une chouette lapone et raconte sa dernière rencontre avec un ours, juste là, sur le chemin. Avec sa taille imposante (99 kilos, 1,91 m), sa barbe foncée et ses yeux noisette, Perro ne correspond pas tout à fait à l’idée qu’on se fait d’un écrivain vivant confortablement de sa plume. Il rappelle plutôt Louis Cyr, l’homme fort auquel il a consacré une pièce de théâtre, il y a 15 ans. Avec une tête de plus, tout de même. Titulaire d’une maîtrise en littérature de l’Université du Québec à Trois-Rivières (son mémoire portait sur « le loup-garou dans la tradition orale du Québec »), Bryan Perro est un expert des mythologies grecque, celtique, sumérienne et scandinave. Dans la bibliothèque qui jouxte son bureau de travail, il n’a qu’à tendre la main pour saisir des monographies sur les légendes et récits fantastiques des quatre coins du monde. « Dans cet ouvrage, par exemple, explique-t-il en tendant un livre vers mes fils, on parle de divinités gaéliques comme les kelpies et les luricans, qui ont servi d’inspiration pour le tome quatre, La malédiction de Freyja. »

Véritable force de la nature, Bryan Perro répond aux centaines de courriels hebdomadaires qu’il reçoit et ne dit jamais non aux invitations dans les écoles. Selon son agente, Johanne Rodrigue, il prend part à plus de 350 rencontres par année, auxquelles chaque fois de 40 à 100 élèves assistent. Depuis la sortie du premier Amos Daragon, en 2003, il se prête de bonne grâce au jeu annuel des séances de signature aux salons du livre de Trois-Rivières, Québec, Saguenay et Montréal (dont il est l’invité d’honneur en 2006). Les files d’attente sont si longues que les visiteurs des stands voisins en sont parfois incommodés. Pas les amateurs, dont certains arrivent avec leur collection complète sous le bras et attendent plus d’une heure dans l’espoir d’échanger un mot avec le créateur d’Amos Daragon. « Je signe, j’établis un contact visuel avec mon lecteur, je lui serre la main. C’est court, mais je peux difficilement faire plus. »

Bryan Perro (qui a changé la graphie de son patronyme pour qu’il soit plus facile à prononcer en anglais) sait que ses livres sont nés d’une intention commerciale et qu’ils demeurent, pour la maison d’édition Les Intouchables, une importante source de revenus. « Je lui avais promis un million de dollars pour sa série. Lorsqu’on a atteint cette somme, il y a quelques mois, je lui ai dit que je ne lui enverrais plus de chèques. Il n’était pas d’accord », relate en riant Michel Brûlé, l’éditeur des Intouchables.

Brûlé m’appelle de Lettonie – où il séjourne à l’occasion par plaisir et pour y mener des dossiers de coédition – aussitôt qu’il apprend que je m’intéresse à son auteur pour L’actualité. « Je ne le cache pas, j’ai voulu profiter de la vague internationale de médiéval-fantastique créée par Harry Potter et Le seigneur des anneaux », concède l’éditeur, qui a eu l’idée de cette série en voyant une jeune fille lire un livre sur la mythologie dans un avion qui le ramenait de Roumanie. « Je me suis dit que nous avions, au Québec, des auteurs capables de réussir aussi bien, sinon mieux, que les auteurs britanniques en matière de littérature jeunesse. Et je croyais beaucoup en Bryan, même si ses trois premiers romans n’avaient pas bien marché. »

En 2002, l’éditeur lui offre un à-valoir de 10 000 dollars pour qu’il quitte son travail de professeur de français au cégep de Shawinigan et se consacre à cette série. Bryan Perro en rêvait. Levé à 7 h 30 tous les matins, l’auteur avale un café et une rôtie et plonge dès 8 h dans le bois de Tarkassis, forêt mythique intemporelle habitée par les fées, entre Berrion et Ramusberget, le domaine des dragons. Là, des récits vieux comme le monde deviennent son pain quotidien. Sous sa plume, les sept plaies d’Égypte se muent en sept plaies d’Enki (sixième tome); la tour de Babel devient la tour d’El-Bab (cinquième). Des dieux vikings ou germaniques, comme Loki, Freyja, Thokk ou Odin, y tiennent leur propre rôle aux côtés de licornes et de gobelins. D’autres créatures et divinités créées par Perro s’allient pour empêcher Amos d’accomplir sa mission. Acquérant des pouvoirs (sur la terre, l’eau, le feu, l’air et l’éther) grâce à des masques magiques et à des pierres de puissance, le héros s’entoure de plusieurs amis: Béorf Bromanson, le garçon qui se transforme en ours; la gorgone Médousa, capable de statufier les gens d’un seul regard; la sorcière noire Lolya…

Compagne de Bryan Perro depuis 11 ans, Anne Gilbert n’était pas rassurée quand il lui a annoncé qu’il quittait son travail au cégep pour se consacrer à l’écriture. Elle en rit aujourd’hui. « On ne savait pas que ça irait si loin », dit cette fleuriste de métier devenue l’adjointe officielle de l’auteur, ce qui constitue un boulot à temps plein. Anne aura été pendant trois ans la toute première lectrice des aventures d’Amos, puisque, éminence grise de la série, elle l’a sans cesse annotée, orientée. « Au début, nos discussions étaient un peu tendues et s’étiraient jusqu’aux petites heures du matin, dit-elle. Nous avons résolu le problème en communiquant… par courriel. »

De son côté, Michel Brûlé n’a rien négligé pour faire d’Amos Daragon un succès: chaque couverture a été reproduite sur un panneau publicitaire gigantesque à la sortie du pont Jacques-Cartier, de pleines pages de publicité ont été achetées dans les magazines destinés aux adolescents et les 12 000 premiers exemplaires du premier tome ont été offerts à un prix incroyable: 99 cents! Ils se sont envolés en quelques semaines.

« Amos Daragon a fait lire les garçons au Québec et on devrait honorer Bryan juste pour ça », dit Richard Migneault, directeur de l’école secondaire Frenette, à Saint-Jérôme, qui reçoit l’auteur chaque année. « J’ai proposé à des garçons en difficulté d’apprentissage d’ouvrir le premier de ses livres et de me le ramener s’ils ne l’aimaient pas. Dans bien des cas, ils ont dévoré la série jusqu’au dernier tome. Cette série est comme un sac de chips: quand on commence, on ne peut plus s’arrêter. »

Même son de cloche du côté d’Éric Bernard, enseignant à la polyvalente Bélanger, école de 800 élèves située à Saint-Martin de Beauce. « Amos Daragon intéresse autant les élèves forts que les faibles, mais c’est chez ces derniers que l’effet est le plus spectaculaire. Beaucoup n’avaient jamais ouvert un livre avant de rencontrer personnellement Bryan et ils sont aujourd’hui de bons lecteurs. » Selon Éric Bernard, le porteur de masques et son auteur ont eu un effet concret et mesurable à la bibliothèque, où les prêts ont augmenté de 20% au cours de la dernière année.

Une dizaine d’auteurs ont repris la formule gagnante de Bryan Perro, dont certains à l’intérieur même de la maison d’édition Les Intouchables, à la demande de Michel Brûlé. Mais les Léonis (Mario Francis), Pakkal (Maxime Roussy) et Darhan (Sylvain Hotte), de l’avis de Léonard et ses amis, ne valent pas l’original.

Même s’il s’en réjouit, Bryan Perro se dit peu troublé par le succès de sa série. « Je suis fier de contribuer à l’amour de la lecture, particulièrement chez les garçons, mais si on ne lit plus mes livres dans cinq ans, je ne m’en désolerai pas; j’ai plein d’autres idées de toute façon », affirme-t-il. Fausse modestie? On peut le penser, mais cet homme, que tous décrivent comme généreux et bon vivant, n’est peut-être qu’un adolescent attardé. Lui-même en convient. « C’est parce que j’ai toujours 14 ans dans ma tête que je suis le premier à aimer mes livres », disait-il à Tout le monde en parle, le 15 octobre dernier.

Fils unique, Bryan Perro a grandi à Saint-Jean-des-Piles, près de Grand-Mère. En plus de subir, à l’âge de 11 ans, la séparation de ses parents, il a beaucoup souffert de sa relation avec son paternel. « Mon père était un maniaque du sport et il m’a utilisé comme cobaye pour ses expériences », raconte-t-il sans pudeur. Dès sa naissance, bébé Bryan est plongé dans une piscine afin de démontrer les capacités innées de nage chez l’humain. Déjà, il fait les manchettes des journaux locaux. Aussitôt qu’il sait marcher, l’enfant est poussé à l’extrême de ses limites physiques: entraînements matinaux de natation, de jogging, de hockey. Chronomètre en main, son entraîneur personnel ne le lâche pas d’une semelle. Cela culmine par l’inscription de l’enfant au Marathon international de Montréal, qu’il court en 1980, à l’âge de… 12 ans. L’auteur racontera ce pénible épisode dans un livre autobiographique au titre qui en dit long: Comment j’ai tué mon père. « Mon père est l’homme que j’ai le plus détesté et le plus aimé dans ma vie », dit-il aujourd’hui.

C’est à la suite d’un voyage au Portugal, à l’âge de 17 ans, que Bryan Perro refuse pour la première fois d’enfiler ses chaussures de sport, malgré les menaces paternelles. Pas question de reprendre cette torture. « Les parents ont de terribles aspirations. Il faut s’en libérer pour vivre sa vie », dit simplement Bryan. De son enfance laborieuse, il a tout de même gardé quelque chose: une discipline personnelle à toute épreuve. C’est certainement ce qui lui a permis d’écrire 12 livres en trois ans. Une oeuvre de près de 3 000 pages.

Bryan Perro n’a pas eu d’enfant et ne s’en porte pas plus mal. « Je n’ai aucun talent pour les poupons. J’ai du fun avec les enfants de l’âge des tiens », dit-il en regardant Léonard (11 ans) et Edmond (8 ans). De toute façon, il a élevé en partie ceux de sa conjointe, Gabrielle, Andréanne et Charles, aujourd’hui âgés de 22, 24 et 25ans. Il les appelle d’ailleurs « mes enfants ».

« Le succès ne l’a pas changé une miette, sauf qu’il a plus d’argent dans ses poches », dit François Bertrand, coordonnateur du Secteur arts et lettres au cégep de Shawinigan, où les deux hommes se sont connus il y a 10 ans. Pour lui, Bryan demeure le bon gars qu’il fréquente le temps d’un match de soccer à la télé ou d’un repas avec leurs conjointes respectives. « Et c’est le partenaire de jeu idéal. On joue ensemble à World of Warcraft, un jeu virtuel qui n’a jamais de fin. Nous sommes les frères Red. Lui, c’est Yin; moi, Yang. Parfois, je meurs et il me ressuscite. On peut jouer des soirées entières. Il appelle ça de la recherche-développement. »

À Saint-Mathieu-du-Parc, la terre voisine de celle de Bryan Perro est la propriété d’un fanatique de littérature fantastique, Olivier Renard, qui organise des jeux de rôle avec chevaliers, elfes, gnomes et princesses, comme dans les livres d’Amos Daragon. « Un pur hasard; c’est la réalité qui rattrape la fiction », lance l’auteur dans un rire tonitruant. L’été prochain, il y aura à cet endroit un premier camp Amos Daragon, où les enfants pourront rencontrer Béorf, Médousa, Lolya et les autres.

Le phénomène Amos Daragon n’a aucun équivalent dans l’histoire de l’édition québécoise. « Son succès démontre qu’il y a de bons lecteurs au Québec parmi les jeunes. On est sortis de l’époque des romans pour ados à la typographie gigantesque et aux chapitres de trois pages », souligne le scénariste Claude Champagne, qui se lance lui aussi dans la littérature jeunesse, avec la série Les héritiers d’Ambrosius (Trécarré). L’auteur d’Amos Daragon et lui se sont connus dans le cadre du spectacle multimédia Cosmogonia, à la Cité de l’énergie de Shawinigan. Bryan Perro y incarnait le Temps. Claude Champagne a dirigé ce comédien au « physique imposant qui avait un peu le style de Junior Bougon, en moins gras ».

Dans la série de succès d’Amos Daragon, une chose échappe encore à l’éditeur: le marché anglophone (Canada et États-Unis). Michel Brûlé fulmine contre l’attitude protectionniste de nos voisins du Sud en matière de littérature, mais il a bon espoir d’en venir un jour à une entente. « Si ça marchait avec les Américains, le succès d’Amos Daragon pourrait être vertigineux, lance-t-il. Ça serait fou. »

Le porteur de masques n’a peut-être pas fini de nous étonner.

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