Les dessous des bas-fonds

Dans les immeubles délabrés de Montréal ou les dépotoirs d’Alger, le combat est le même pour les marginaux et les déshérités.

Le roman populaire a toujours aimé mettre en scène « ces classes que la misère écrase, abrutit et déprave », comme disait Eugène Sue, auteur des Mystères de Paris et grand maître du genre. Près de 170 ans plus tard, les quartiers mal famés, avec leur faune de délinquants, de clochards, de truands et de prostituées, n’ont pas perdu leur pouvoir de susciter la pitié, l’indignation – et un certain voyeurisme.

On s’en rend vite compte en pénétrant dans Le Galant, où se déroule La canicule des pauvres, de Jean-Simon Desrochers. Cet immeuble sordide, qui entretient une parenté certaine avec la pension des Bas-fonds, de Gorki, contient à lui seul tous les mystères de « ce fiasco fonctionnel qu’est Montréal » – et davantage encore. Une à une, les portes s’ouvrent sur une quinzaine d’appartements, où, durant 10 jours, 26 personnages devront affronter une canicule intolérable ainsi que leurs propres démons, alors que leur voisin suicidé se décompose lentement à l’insu de tous.

Comme dans la tradition du roman populaire, les loca­taires du Galant sont fortement typés, esquissés à grands traits. Parmi eux, on trouve un homo­sexuel agoraphobe, une ancienne prostituée accro à la chirurgie esthétique, un étudiant en pharmacie toxicomane, un pornographe philosophe, un athlète déchu, une immigrante exploitée, des sidéens débauchés… Pour décrire leur glauque réalité, Jean-Simon Desrochers joue sur tous les registres, faisant vibrer tant les violons du mélodrame que les cymbales de la pornographie. L’arrivée d’un Américain cancéreux et d’un bédéiste japonais dans l’immeuble viendra compléter la morale du roman : il est difficile pour un pauvre de rester vertueux, et facile pour un riche de cacher ses vices.

Parmi tous les miséreux de ce monde, les sans-abri sont sûrement ceux qui attirent le plus l’attention des auteurs contemporains. Aux romans de Colum McCann, d’Anne Calife, de François Bon, de Delphine de Vigan, on peut maintenant ajouter L’Olympe des infortunes, de Yasmina Khadra, qui se penche sur le sort d’une bande de clochards vivant dans un terrain vague en périphérie d’une ville qui ressemble beaucoup à Alger. Ce dépotoir « hérissé de carcasses de voitures, de monceaux de gravats et de ferraille tordue » est néanmoins considéré par ses occupants comme une véritable patrie – un endroit où ils peuvent vivre en toute liberté et dans une relative dignité, sans rien attendre des autres.

« Quand bien même nous ne possédons pas grand-chose, nous mettons du cœur dans notre pauvreté », explique Ach le Borgne, un ancien citadin qui a échoué sur le terrain vague après avoir perdu sa famille et son travail. Il prend sous son aile Junior, un simple d’esprit à qui il inculque sa méfiance de la ville et de ses habitants. Pour eux, dit-il, « la solidarité relève de la haute voltige, la charité d’un mauvais placement, et la compassion d’une fausse manœuvre ».

Dans ce roman, Yasmina Khadra oppose habilement la pénible réalité aux men­songes réconfortants. Les clochards, ces êtres « au visage tailladé par l’usure des peines perdues », se leurrent sans cesse pour oublier leur condition. Des nombreuses illusions dont ils se bercent, la plus flagrante est celle de vivre en marge des inégalités sociales. Car dans leur petite cour des miracles, ils ont reproduit fidèlement les plus détestables conventions des dictatures. Le terrain, en effet, est dominé par un malfrat surnommé « le Pacha », ancien taulard tatoué et mythomane, qui s’est autoproclamé roi simplement « parce qu’il gueule plus fort que le tonnerre ». Avec son homme de main, son souffre-douleur, des jumeaux autistes, un manchot et un alchimiste qui concocte des potions en mélangeant des médicaments jetés au rebut, il sème la terreur à partir de son « palais » meublé de bibelots et d’argenterie cabossée, de tapis pourris, de tableaux crevés. La démocratie, très peu pour lui. « Quand tu prends par la force la souveraineté, dit-il, personne ne vient te casser les pieds. »

Le délicat équilibre du terrain vague va cependant être déstabilisé par Ben Adam, un albinos messianique (ou diabolique) qui prêche la réinsertion sociale. « Accepter la dèche est un acte contre nature », dit-il à Junior, qui se laisse séduire par ces beaux discours et la promesse d’un toit, d’une famille et d’une télé bien à soi. Son odyssée en ville sera un voyage initiatique, certes, mais pas celui qu’il espérait. Il aurait mieux fait de suivre les conseils d’Ach le Borgne : « Ici, on a renoncé au nouveau départ. Pour aller où ? Tous les chemins nous ramènent aux mêmes infortunes. »

ET ENCORE…


Yasmina Khadra
(de son vrai nom Mohamed Moulessehoul), 55 ans, est un ancien commandant de l’armée algérienne qui a connu le succès avec ses romans policiers, puis a mérité les éloges de la critique pour ses romans Les hirondelles de Kaboul et Les sirènes de Bagdad. Traduit en 33 langues, il vit à Aix-en-Provence avec son épouse, à qui il a emprunté son pseudonyme. L’Olympe des infortunes est son 23e roman. On peut le voir en parler dans le site yasmina-khadra.com.

L’Olympe des infortunes, par Yasmina Khadra, Julliard, 240 p., 29,95 $.

La canicule des pauvres, par Jean-Simon Desrochers, Les Herbes rouges, 680 p., 29,95 $.

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