Les dieux de la nature

De la paix chrétienne à la paix verte. Toutes les sectes aspirent à devenir des religions.

En Sicile, à Syracuse, l’église de l’évêché possède une façade baroque inspirée par la Contre-Réforme espagnole. Son toit repose néanmoins sur d’authentiques colonnes grecques et les fondations de l’édifice sur celles d’un antique temple romain. Trois religions sur un même lieu. La catholique prétend être la seule vraie, mais elle n’est qu’une secte qui a réussi grâce à la guerre.

Le 28 octobre 318 de notre ère, un militaire de 34 ans, coempereur romain de la Gaule, de l’Espagne et de l’Angleterre, tentait de conquérir l’Italie. La bataille décisive allait avoir lieu sur les bords du Tibre, au pont Milvius. La veille de l’affrontement, le général Constantin faisait un rêve dans lequel il voyait un chrisme (c’est-à-dire les deux premières lettres du nom du Christ en grec, un « X » et un « P » croisés et superposés) et entendait une voix lui dire : « Tu vaincras sous ce signe ! »

Constantin avait prestement orné son casque de ce chrisme et l’avait fait dessiner sur les boucliers de ses soldats, qui étaient en fait des païens. Une fois devenu césar, l’ambitieux militaire conclut de sa victoire qu’il devait se convertir au christianisme. Après avoir mis fin aux persécutions contre les chrétiens, Constantin, sans rejeter les rites païens de ses sujets majoritaires, les vida néanmoins de leur sens en interdisant les coûteux sacrifices d’animaux. Puis, il favorisa le réseau des évêchés, construisant de multiples églises, devenant à défaut d’être pape une sorte de « président » de l’Église naissante. D’où le succès de la secte des chrétiens (qui ne représentaient que 10 % de la population de l’Empire), aujourd’hui la puissante Église romaine que l’on sait.

Certains voient dans Constantin César l’instrument de la volonté divine. D’autres se demandent si la collusion entre le trône et l’Église ne servait pas les fins de l’empereur. Paul Veyne, professeur au Collège de France, raconte cette histoire de façon extrêmement nuancée et vivante. Il montre bien que le passage du paganisme romain au christianisme coutumier transforma le monothéisme d’origine en un polythéisme efficace (Dieu, le Fils, l’Esprit saint, la Vierge), les saints remplaçant souvent les idoles d’hier.

De nombreuses sectes n’ont pas connu le même succès. Est-ce qu’aujourd’hui l’écologie, avec ses gourous christiques, ses prophéties de fin du monde, ses appels à la Nature sacrée, annonce une nouvelle religion ? Le capitaine au long cours Jean Lemire, en scientifique, récuse cette appellation et craint au contraire une banalisation du danger qui menace la terre.

Claude Allègre, lui aussi un scientifique, affirme dans Ma vérité sur la planète que certains écologistes radicaux forment déjà une « secte verte » dangereuse et dénonce un dérapage du principe de précaution. Il est contre toute dégradation de la terre, mais soutient, en optimiste, que les scientifiques trouveront des solutions aux gaz à effet de serre, par exemple. N’ont-ils pas, dans la foulée du protocole de Montréal, mis au point un substitut aux CFC, qui menaçaient la couche d’ozone ? Allègre s’en prend notamment à la stratégie des catastrophes annoncées, qui assure le fonds de commerce des émotions médiatiques.

Tentant tout simplement de rappeler que la nature ne doit pas être privilégiée ou déifiée, il cite volontiers Marcel Gauchet : « L’amour de la nature dissimule mal parfois la haine des hommes. » Cet ancien ministre veut protéger la croissance industrielle, dont on ne peut priver les pays pauvres, et propose des priorités immédiates : la répartition de l’eau potable, la gestion des déchets. Il rappelle que la planète a connu des périodes de réchauffement ou de glaciation bien avant l’intervention humaine, que le soleil et les océans sont des acteurs imprévisibles, et la climatologie, une science incertaine soumise à des modèles mathématiques qui se sont déjà révélés faux.

Ce que Claude Allègre propose, c’est d’aborder les problèmes écologiques avec une rigueur scientifique, pour tenter de protéger tout à la fois la civilisation et la vie. Il est du côté de l’harmonie et de l’adaptation. Peut-on lui reprocher d’avoir des craintes devant les positions radicales de la « secte verte » ?

Quand notre monde est devenu chrétien (312-394), par Paul Veyne, Albin Michel, 320 p., 33,95 $.
Ma vérité sur la planète, par Claude Allègre, Plon/Fayard, 237 p., 32,95 $

Quand notre monde est devenu chrétien
La secte chrétienne posait aux païens une question agressive et neuve : « Quelle est la religion vraie, la vôtre ou la nôtre ? » Cette question de la vérité peut sembler naturelle, immédiate et éternelle dans tous les domaines, mais, au cours des siècles, elle ne l’est pas.
Paul Veyne

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