Les disques – 15 avril 2007

 

Holly soit qui mal y pense…
Holly Cole Holly Cole Alert/Universal

On aime ou on n’aime pas Holly Cole. Mais cet ouvrage éponyme à la pochette infiniment sobre et sensuelle est certainement la chose la plus raffinée que la chanteuse canadienne ait réalisée depuis ses débuts discographiques, il y a 15 ans et six albums déjà. Mis à part une délicieuse reprise de l’éternelle «Waters of March», de Jobim, et un «Be Careful, It’s My Heart», d’Irving Berlin, qu’elle s’approprie sans tapage et de fort belle manière, l’interprète de Halifax délaisse son trio de jadis (qu’elle formait avec Aaron Davis et David Pitch) pour s’allouer les services d’un somptueux nonette new-yorkais, sous la direction du pianiste et arrangeur Gil Goldstein. C’est soyeux, à l’image de cette reprise romantique de Michel Legrand, «I Will Wait for You», dans laquelle on entend même du cor français. La demoiselle Cole y va en outre de sa propre chanson bilan, «Larger Than Life», qui voisine sans détonner avec les standards de classe. Le charme, c’est qu’il y a ici une part de réserve ou de retenue, qui est aussi du talent. Et ça, Holly le sait très bien…

Pour toujours Young
Neil Young Massey Hall 1971 Reprise/Warner

Le 19 janvier 1971, Neil Young a donné deux concerts au Massey Hall, dans le centre-ville de Toronto. Située entre la sortie, en septembre 1970, de son épique After the Gold Rush et l’enregistrement imminent, à Nashville, du mythique Harvest, cette performance en solo inédite a quelque chose de mémorable et même de capital. D’autant qu’elle nous arrive accompagnée de précieux documents visuels. Seul sur scène avec sa voix cassée et sa chemise à carreaux, le visage enfoui dans ses longs cheveux, l’auteur-compositeur fait la démonstration de ces valeurs essentielles — dépouillement, sincérité, éloquence — qui semblent s’être complètement évaporées de la pop d’aujourd’hui. Mais peut-on vraiment parler d’époque révolue quand ce live complètement à contre-courant du marché se place parmi les 10 plus grands succès de vente aux États-Unis et surclasse toute la production au Canada la même semaine en 2007? Il faut dire que la version de «Cowgirl in the Sand» est plus belle que celle gravée jadis sur le double vinyle 4 Way Street, de CSNY. Quant à «A Man Needs a Maid» et le futur succès «Heart of Gold», c’est comme une double ébauche qui fait l’objet d’un pot-pourri au piano. Inédit, on vous dit!

Papi fait de la résistance
Papillon Pop Rop Sphère/Dep

Qui a peur de Stéphane Papillon? Difficile d’imaginer un rockeur plus «flyé» et plus attachant que cet émule québécois de Mick Jagger et d’Iggy Pop qui a tout lu sauf Comment se faire des amis, de Dale Carnegie. Le chanteur «mal élevé» (c’était le titre de son premier album, un tantinet dérangeant) persiste et signe, et s’affiche aujourd’hui comme un marginal «pas propre» (traduction libre de la transcription phonétique qui sert de titre à ce deuxième opus). Vocalement, le vilain petit Papi se métamorphose d’une chanson à l’autre, faisant tour à tour le gueulard, le cynique — ou le tendre, lorsqu’il parle de ses deux filles. Mais autant la musique est décapante (riffs appuyés de Steve Hill et de Marc Gendron, alias «le monstre du Loundness»), autant les textes restent intelligibles et fourmillent de rimes incisives et franchement drôles. Comme cette ballade mondaine à travers la faune du spectacle Showbizzz québécois, dans laquelle l’auteur cite négligemment des noms avant de se résumer par une pirouette cinglante: «Dehors, c’est comme dedans, mais à l’envers / Finalement, c’est le paradis, mais en enfer.»

Prophète d’un temps nouveau…
Abd Al Malik Gibraltar Atmosphériques/Select

Sa famille africaine est originaire du Congo-Brazzaville, mais ce jeune Noir allumé vient de conquérir Paris après un détour par la Faculté des lettres de Strasbourg. Malik est le nouveau gagnant d’un véritable grand chelem: Grand Prix du disque de l’Académie Charles Cros, Victoire 2007 de la musique urbaine et, pour couronner le tout, prix Constantin, nouvelle appellation associée à l’ex-patron de Barclay, Philippe Constantin, grand découvreur des musiques du monde devant l’Éternel. Ce n’est pas rien! Converti récemment à l’islam et au soufisme, ce rappeur intello a abandonné son patronyme français pour un nom musulman. Puis il s’est associé à Régis Ceccarelli, jazzman drôlement inspiré, afin de réaliser cet album stupéfiant de nouveauté. Une intelligence de tous les instants, une diction et un phrasé impeccables, un discours poétique sans fanatisme sur des trames sonores où s’amalgament Gil Scott Heron, Gérard Jouannest et Nina Simone: c’est ce courant que l’Hexagone appelle le slam. Peut-on vénérer à la fois Allah, Brel et Jay-Z? La réponse incroyable est ici, dans des titres prophétiques et cinglants comme «12 septembre 2001», «Le grand frère» et «La gravité», qui mêlent étrangement candeur et lucidité… C’est un roc!

 

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