Les disques

Quatre chanteurs aux quatre points cardinaux. Au carrefour des musiques du monde, quatre destins. Où commencent les concessions commerciales ? Laissent-elles de l’espace pour la créativité et l’invention ?

Laissez rêver les fous
Carlinhos Brown A Gente Ainda Não Sonhou Norte/Sony
Artiste de génie aux albums inégaux, l’excentrique Bahianais Carlinhos Brown est un créateur sans limites et surtout un bienfaiteur qui s’investit à fond dans son hameau natal. Capable de faire la fête avec juste des voix et une armada de percussions, il excelle aussi à façonner des chansons pop contagieuses. Certaines frisent la folie, d’autres flirtent avec la candeur et la mélancolie. Dans l’ouverture magistrale « O Aroma Da Vida » (l’arôme de la vie), la mélodie caressante et une chorale céleste planent au-dessus du chaos orchestré par les cordes démentielles. Des trouvailles irrésistibles ; quelques concessions discutables. Comme l’adaptation anglaise de « Crendice », son hit en portugais de 2001. Et dire que le titre de ce septième compact affirme : « Nous n’avons même pas encore rêvé. » Qu’est-ce que ça va être après, alors ?

L’oiseau fait son nid
Corneille The Birth of Cornelius Deja/Warner

Cliquer ici pour écouter une pièce complète de Corneille

« Bonjour, mon vrai nom est Cornelius et voici mon premier album en anglais. » On ne reprochera pas à la star francophone des années 2000 de transposer son message dans la langue de Marvin Gaye. Surtout que Corneille reste fidèle à ses musiciens et à lui-même, poursuivant là où ils étaient rendus avec Les marchands de rêves. Ce troisième opus encore plus raffiné permettra-t-il au reste de la planète de découvrir enfin le prince rwandais ? C’est la grâce qu’on lui souhaite. On regrette la fraîcheur et le côté urbain de Parce qu’on vient de loin, mais petit à petit, l’oiseau fait son nid. Et celui-ci est amoureux par-dessus la tête.

 

PARENTHÈSE

L’homme qui a vu l’homme
Marc Anthony El Cantante Norte/Sony
Au moment où j’écris ces lignes, Alliance, qui distribue le film El Cantante au Canada, se demande encore s’il vaut la peine d’être montré au Québec. Heureusement, la trame sonore de ce drame biographique n’est pas interdite ici. Le long métrage raconte la vie tumultueuse de l’emblématique chanteur de salsa portoricain Héctor Lavoe (1946-1993), qui a connu la gloire, puis la déchéance en sombrant littéralement « dans l’enfer de la drogue », comme le dirait Musicographie. La performance vocale de Marc Anthony, qui incarne ici son propre héros aux côtés de son épouse, Jennifer Lopez, est vraiment impeccable. Ici, on vénère sans imiter.

Chansons nettes
Michel Jonasz Chanson française MJM/S&G (Import)
La calvitie frontale lui donne vraiment l’air d’un petit mononcle, mais, à 60 ans, le père Jonasz est drôlement plus funky que ça. « Les copains d’abord » pétrie de soul, « Les bancs publics » avec un phrasé jazzy parfaitement syncopé, et même, sur un rythme de biguine antillaise, une version enfin écoutable des « Feuilles mortes ». « Tous immortels : Brassens, Ferré, Brel et puis la môme qui ensorcelle » : ils passent à la casserole l’un après l’autre. Puis, Jonasz ajoute, dans « Léo » : « Tu nous manques, salaud ! » À nous aussi.
Ralph Boncy

CLASSIQUE
Un magicien nommé Järvi
Ludwig van Beethoven : Symphonie no 3 en mi bémol majeur, « Eroica » ; Symphonie no 8 en fa majeur. Deutsche Kammerphilharmonie Bremen, dir. Paavo Järvi. RCA Red Seal 88697-13066-2.
Le public du Festival international de Lanaudière, que l’Orchestre de chambre de Brême, sous la direction de son chef, Paavo Järvi, a subjugué dans les neuf symphonies de Beethoven, en a fait l’expérience : quand officie l’Estonien de 44 ans, que les meilleurs orchestres du monde se disputent, on sait dès les premières notes qu’il va se passer quelque chose d’extraordinaire. La magie opère aussi sur disque. Ces symphonies ont beau avoir été enregistrées ad nauseam, on croit les entendre pour la première fois tant notre écoute est renouvelée par l’énergie qui s’en dégage et le souci maniaque du détail, qui donne un sens à chaque note et à chaque nuance. De ces interprétations, nourries à des sources historiques, se dégage l’impression que les musiciens jouent pour sauver leur âme. « Si les instrumentistes me suivent, dit Järvi, l’un des rares chefs à accueillir les suggestions des musiciens, ce n’est pas que j’aie du pouvoir, c’est parce qu’ils sont convaincus que je suis un musicien. » Nous le sommes aussi.

La poésie de Matthew White

Music and Sweet Poetry Agree. Airs de compositeurs anglais de la Renaissance et du baroque. Matthew White, contre-ténor ; ensemble d’instruments d’époque. Analekta AN 2 9918.
Sur ce quatrième disque en solo, le contre-ténor montréalais Matthew White, en pleine possession de ses moyens, s’est manifestement fait plaisir en gravant ces bijoux musico-poétiques des auteurs-compositeurs anglais, dont la plupart étaient des contemporains de Shakespeare. À ne pas rater : le saut au 20e siècle avec le rappel du regretté Joe Raposo, longtemps directeur musical de Sesame Street.
Véronique Robert

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