Les Écueils du temps (La Suite du temps -3)

Extrait du roman Les Écueils du temps (La Suite du temps – 3), par Daniel Sernine, publié avec l’aimable autorisation des Éditions Alire.

(Chapitre 3, Ambassade, p. 31-39)

Une main chaude et ferme secouait doucement l’épaule de Dérec. Il perçut la lumière avant même d’ouvrir les yeux. Une gloire de rayons obliques, tel de l’or diaphane, déversait sa lumière matinale dans la caverne.

Le jeune homme devait sembler désorienté, car Jorgès lui demanda :

– Allez-vous pouvoir m’emmener à bord du Sköll, Nicolas, ou préférez-vous que nous fassions venir un pilote ?

– Non non, bien sûr. Je veux dire oui, bafouilla l’officier, je vais vous piloter. Quelle heure est-il ?

De fait, Casimir Jorgès aurait pu se rendre jusqu’au patrouilleur sans escorte : ce n’était guère en demander beaucoup au pilote automatique, que de faire la navette entre deux vaisseaux sur des orbites jumelles. Dérec n’en fit guère plus, du reste, profitant du court trajet pour utiliser la toilette exiguë de la navette.

Une fois à bord du patrouilleur Sköll, l’émissaire dit :

– J’ai le temps de passer voir le médic, cela contentera votre commandant et ça vous laissera le temps de faire un arrêt à votre cabine, Nicolas. Nous nous retrouverons à la salle de conférences ?

– C’est que, je ne pense pas que… J’ai seulement le grade d’enseigne…

– Comme je vous l’ai dit cette nuit, vous êtes touché par les Mentors, Nicolas Dérec.

Le métapse ne gardait aucun souvenir de cette conversation.

Jorgès se méprit sur son expression.

– « Avez été touché, » « serez touché », cela reste accessoire : le contact est là, quelque part dans le temps. Cela rend votre présence à la réunion au moins aussi pertinente que celle du commandant Gupta, sinon plus…

Dérec hocha la tête, espérant que l’argument paraîtrait aussi irrécusable aux gouverneurs d’Érymède. Surtout il espérait que lui reviendrait la mémoire d’un entretien que la nuit avait complètement englouti.

*

Par communitachyons, les signaux mettaient environ deux secondes à se rendre d’Érymède au Sköll, et vice-versa. Le débit étant fort restreint, les échanges se limitaient à la voix. Il ne s’agirait donc pas d’une authentique holoconférence, où l’image des interlocuteurs était transmise en temps réel. Les représentations holographiques de chaque participant avaient été fournies à l’avance ; les systèmes experts qui géraient la communication synthétisaient des mouvements de bouches et les synchronisaient aux paroles, parvenant même à rendre des expressions faciales lorsque les intonations étaient suffisamment explicites.
Le Conseil supérieur d’Érymède se trouvait réuni presque au complet, ses membres ayant été prévenus sans retard du fait qu’un patrouilleur avait repris contact avec La Jetée. Du côté du Sköll, seuls Jorgès, le commandant Gupta et Nicolas Dérec participaient à la réunion. La présidente du Conseil, Necia Trevelyan, et quelques-uns de ses collègues s’étaient étonnés de la présence du jeune officier, toutefois l’émissaire avait été catégorique : il ignorait pourquoi il avait vu la visite du métapse juste après ses entretiens avec les Mentors, mais il en gardait l’intuition d’un lien, d’un rapport encore indéterminé entre Dérec et ce qu’il avait à raconter.

Pâle et défait, bien peu reposé par une nuit passée sur le sol d’une caverne, le jeune officier se promettait d’écouter sans dire un mot. Douze ans plus tôt il aurait souri à la vue de ce demi-cercle de fantômes holographiques, dans certains cas imparfaitement accoudés sur la table de conférence, qui elle était bien tangible à bord du Sköll. Les quiproquos générés par les quatre secondes de délai l’auraient amusé, à l’occasion.

Plus maintenant. Pour l’heure, tandis qu’il passait machinalement un revers de main sur sa joue rasée en hâte, il était presque douloureusement conscient de la gravité du moment : Casimir Jorgès avait rencontré les créateurs d’Érymède et il allait faire rapport de sa rarissime ambassade.

Après un moment, il devint évident que l’émissaire ne savait par où commencer. La veille (ceci, Dérec s’en souvenait), il avait tenté d’expliquer à son jeune visiteur ce que c’était comme expérience, d’être contacté par les Mentors. « Imaginez qu’on vous débarque inopinément dans un paysage que vous n’avez jamais vu en photo ni en vidéo, disons les déserts salins de Bolivie, ou mieux encore un endroit dont vous ne soupçonniez même pas l’existence. Imaginez vous retrouver brusquement là alors que vous ne saviez même pas qu’on vous emmenait en excursion, et vous aurez une petite idée du dépaysement. Le sentiment d’étrangeté »…

Mais Jorgès avait vite renoncé – « Et puis non, mauvais exemple… » -, laissant retomber le silence. Dérec s’était bien gardé de le sonder pour trouver dans son esprit les sentiments pour lesquels l’émissaire n’avait pas de mots.

Aussi la présidente Trevelyan prit-elle l’initiative de diriger la réunion.

– Nous avions bien des questions pour les Mentors, rappela-t-elle, mais les principales avaient trait aux Alii… et à leur…

– Leur curiosité malsaine, proposa la conseillère Sing Ha en voyant que la présidente cherchait un euphémisme.

Les opinions variaient sur l’ampleur du problème, toutefois on s’entendait généralement sur le fait que les « enlevés » étaient moins nombreux que le voulait la croyance populaire terrienne – sûrement pas les centaines de milliers qu’avançaient les médias à sensation états-uniens. N’empêche, on savait que les Alii, à l’occasion, s’emparaient de Terriens, et ce depuis près d’un demi-siècle. Ils les remettaient physiquement intacts, généralement plusieurs heures ou quelques jours après l’enlèvement – plus rarement au terme de semaines d’absence. (Les disparitions définitives étaient le seul fait des Éryméens, pour autant que l’on sût, et se faisaient toujours avec le consentement des Terriens concernés.) À la différence du bétail sur lequel les Alii faisaient des prélèvements chirurgicaux nocturnes, aux usages indéterminés, les humains enlevés ne gardaient généralement aucune trace de mauvais traitement. Ce qui ne signifiait pas qu’ils n’en gardaient aucune séquelle.

– « Les Alii sont nos enfants, tout comme vous… » Voilà ce que les Mentors ont répondu.

– « Nos enfants » ? s’étonna la conseillère Quesada au terme des quatre secondes de délai.

– Ou « nos protégés », nuança l’émissaire sur un ton posé. L’échange se déroulait parfois par télépathie, d’autres fois par la parole. 

Que tous nos enfants oeuvrent en paix et en harmonie les uns avec les autres… »

– « Oeuvrer », trouva à redire un autre conseiller.

– Ou « s’acquittent de leurs tâches », ou « mènent à bien leur mission ». Apparemment vous n’avez jamais vécu d’échange télépathique, conseiller Equilbey.

La discussion intéressait Dérec à plusieurs titres, néanmoins il s’abstint d’intervenir. Les échanges télépathiques pouvaient être d’une grande précision, mais s’agissant de notions plus abstraites ils laissaient effectivement place à une part d’interprétation, tout comme la traduction. Échanger avec un esprit d’une autre race intelligente, voilà qui ne simplifiait certainement pas la tâche. Aussi compatissait-il avec les efforts de l’émissaire Jorgès pour rapporter le plus fidèlement possible le message des Mentors.

– Vous ont-ils laissé le temps d’expliquer cette problématique en détail ? demanda le vice-président Xiou Zhang. Le dossier que nous avions préparé…

Jorgès hocha patiemment la tête, en signe d’approbation :

– Oui, tout ça : les incursions des Alii, les mouvements de leurs soucoupes, leurs recherches biogénétiques, le fait que leur manque de discrétion ne nous aidait pas dans nos missions à nous… Ils m’ont patiemment laissé exposer…

À l’autre bout, on n’avait pas attendu la fin de sa phrase :

– Et les enlèvements, enfin ! Les prélèvements non consentis, la constitution d’un cheptel de cobayes depuis deux générations…

– Holà, comme vous y allez fort, conseillère Ninidze, interrompit le vice-président Zhang. Nous avons présenté aux Mentors un dossier constitué de faits avérés, documentés, vidéographiés… Nous avons volontairement laissé de côté les journaux populaires terriens comme sources de témoignages. Personne de sérieux ne croit que des Terriennes ont vraiment été engrossées par des Petits Gris.

Casimir Jorgès leva une main apaisante ; puis, conscient que seuls ses voisins Gupta et Dérec le voyaient, il demanda le silence :

– S’il vous plaît, s’il vous plaît…

Lorsqu’il fut assuré qu’à l’autre bout de la communitachyon on le laisserait parler, il énonça :

– Les Mentors semblent bien au fait des activités de leurs autres protégés, et tout s’accomplit avec leur bénédiction.

Dérec se demanda si c’était délibérément que l’émissaire avait choisi cette locution qui pouvait, en éryméen comme en français, porter ou non des connotations de foi et de ferveur. Les Mentors qu’il avait rencontrés lui étaient-ils apparus comme des envoyés divins, même inconsciemment ? Ce n’était en tout cas pas l’impression que Nicolas avait gardée de sa conversation avec l’émissaire le soir précédent. L’émoi de Jorgès était perceptible et durable, néanmoins il ne relevait pas du sentiment religieux. Bien sûr, Dérec aurait pu sonder le vieil homme là-dessus, mettant à contribution sa faculté d’empathie, mais en métapse bien élevé il s’en abstiendrait, préférant ré-aborder le sujet à la faveur d’un entretien où nulle fumée d’herbes ne bleuirait l’atmosphère.

– Émissaire Jorgès, dit la présidente, vous avez bien fait de nous rappeler que cette conversation doit respecter un protocole. Je vous rends donc la parole. De ce côté-ci de l’espace, je m’assurerai que personne ne vous interrompe ; mes collègues noteront leurs questions et vous les poseront seulement quand vous aurez fini de parler.

Nicolas Dérec se réinstalla dans son fauteuil. Lorsqu’il s’était embarqué à bord du Sköll cinq mois plus tôt, il ne s’attendait pas à vivre des heures aussi captivantes.

*

– J’ai vraiment eu l’impression, confiait Casimir Jorgès, qu’ils ne jugent pas particulièrement important que les Alii et nous partagions toute connaissance, ni même que nous vivions en bonne harmonie. Du moment que nous ne nous nuisons pas, les uns aux autres, et qu’il n’y a pas d’hostilité, ça semble contenter les Mentors.

Après une pause qui aurait pu héberger un soupir si Jorgès avait été plus extraverti, il confia à ses auditeurs :

– Je vous avoue que j’ai été un peu troublé. Oserais-je dire « déçu » ? J’aurais cru que l’harmonie et la coopération étaient des valeurs suprêmes pour nos Mentors.

Le silence suivant fut assez long pour que la présidente Trevelyan ait l’occasion de demander à l’émissaire :

– Vous ont-ils dit autre chose, maître Jorgès ?

Le vieil homme hocha la tête affirmativement, esquissant une grimace ironique dont seuls ses voisins Gupta et Dérec furent témoins:

– Oui. Je crois… je crois que nous nous sommes fait gronder. Oh, sans animosité, entendons-nous, mais fermement.

Voici le gros morceau, songea Nicolas en contemplant le profil de vieil Indien de Jorgès.

– Les Mentors trouvent que nous nous acquittons bien mal de nos responsabilités envers la Terre. Nos responsabilités de gardiens, de protecteurs, de fiduciaires… Le mot anglais custodians traduirait le mieux le terme qu’ils ont employé.

L’émissaire ménagea une pause, délibérément prolongée. Necia Trevelyan ouvrit la porte ainsi entrebâillée :

– Vous avez bien dit « nos responsabilités envers la Terre », et non « envers les Terriens » ?

– Vous avez bien compris, Madame la Présidente, et le reproche des Mentors ne laissait aucune place à l’ambiguïté.

C’est la conseillère Sing Ha qui brisa le silence subséquent :

– Eh bien, chers collègues, je dirais que nous assistons là à un… léger déplacement des préoccupations des Mentors.

– Cette préoccupation a toujours été au premier plan, opina Casimir Jorgès : la Terre au même rang que les Terriens. Mais vous pensez bien que j’ai demandé un éclaircissement. Ce qu’il faut comprendre désormais, c’est que c’est la planète qui figure au premier plan de leurs préoccupations, devant les Terriens.

Eh bien, songea Dérec, voilà un point sur lequel les Mentors et moi sommes d’accord. Une pensée qui lui fit tout drôle, dès sa formulation. Il ne savait trop s’il devait être fier ou troublé par une telle communauté d’esprit. Plus troublant encore : les Mentors savaient-ils qu’il serait d’accord, ou même qu’il était au nombre des Éryméens qui recevraient en premier le message de l’émissaire ?

Et, infiniment plus troublant : les Mentors savaient-ils qu’il existait, lui, Éryméen d’adoption parmi les millions d’Éryméens, le dénommé Nicolas Dérec ?

*

Durant l’exposé de l’émissaire, Nicolas fut brièvement distrait par une vision mentale, l’image d’un Casimir Jorgès beaucoup plus vieux, participant à une autre discussion – probablement informelle celle-là car il y avait du vin et des victuailles sur une table, des aperçus d’un paysage vert et ocre à l’arrière-plan.

Le jeune métapse reconnut une jonction, un phénomène qui pour lui s’était déjà manifesté plus d’une fois. C’était comme si un tunnel très droit s’était ouvert entre deux moments fort éloignés dans le temps, moments qui avaient en commun sa présence à lui, Dérec, puisqu’il était le personnage-point-de-vue à chaque extrémité de ce « conduit » mental.

La particularité de cette expérience, aujourd’hui, fut qu’il perçut les « parois » du tunnel (ou du pont couvert, si on préférait l’analogie du pont joignant les deux berges d’une rivière), c’est-à-dire qu’il eut vraiment l’impression d’apercevoir l’autre image « au bout » de quelque chose, ce qui n’avait pas été le cas les premières fois où il avait fait l’expérience de ce phénomène.

Le propre des jonctions était de ne durer qu’un instant – en plus d’être fortuites – et celle-là ne fit pas exception…

 

 

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