Les Filles

Extrait du roman Les Filles, par Lori Lansens, publié avec l’aimable autorisation des éditions Alto.

RUBY ET MOI

Je n’ai jamais regardé ma soeur dans les yeux. Je n’ai jamais pris mon bain toute seule. Je n’ai jamais tendu les bras vers une lune ensorceleuse, la nuit, les pieds dans l’herbe. Je ne suis jamais allée aux toilettes dans un avion. Je n’ai jamais porté de chapeau. On ne m’a jamais embrassée comme ça. Je n’ai jamais conduit une voiture. Ni dormi d’une seule traite du soir au matin. Je n’ai jamais eu un entretien en privé. Je n’ai jamais marché en solitaire. Jamais grimpé dans un arbre. Je ne me suis jamais perdue dans une foule. Tant de choses qui ne me sont pas arrivées et pourtant j’ai été aimée, ô combien aimée. Et si l’occasion m’en était donnée, je vivrais mille vies comme celle que j’ai vécue pour être aimée de façon aussi absolue.

Ma soeur Ruby et moi, produits d’un seul et même ovule fertilisé, aurions dû nous scinder en deux, mais, par accident ou par miracle, nous sommes plutôt restées attachées l’une à l’autre, nos têtes jumelles jointes par une plaque de la taille d’une assiette à pain. Pour le corps médical de la planète, nous sommes les plus vieilles jumelles craniopages survivantes (nous avons vingt-neuf ans) et, pour des millions de nos contemporains dont l’intérêt pour les gens comme nous n’est pas que sporadique, nous sommes les jumelles conjointes Rose et Ruby Darlen du comté de Baldoon. On nous a traitées de tous les noms : phénomènes, horreurs, monstres, démons, sorcières, attardées, prodiges, merveilles. Aux yeux de la plupart, nous sommes de simples curiosités. Mais, dans la petite ville de Leaford, où nous vivons et travaillons, nous sommes « les filles », sans plus.

Levez la main droite. Appuyez votre paume contre le lobe de votre oreille droite. Couvrez votre oreille et écartez les doigts – c’est par là que nous sommes unies l’une à l’autre, ma soeur et moi, nos visages pas tout à fait côte à côte, nos crânes liés par une suture de forme circulaire qui s’étend de la tempe jusqu’au lobe frontal. Au premier coup d’oeil, vous croiriez peut-être vous trouver en présence de deux femmes qui s’étreignent, en tête-à-tête, l’une appuyée contre l’autre, comme des soeurs.

Ruby et moi sommes de vraies jumelles et nous aurions effectivement une apparence identique, avec le front haut de notre mère et sa bouche large et charnue, si ce n’était que les traits de Ruby sont plutôt harmonieux (en fait, elle est très belle), tandis que mon visage à moi est difforme et franchement grotesque. Mon oeil droit s’incline abruptement vers l’endroit où mon oreille droite se serait trouvée si la tête de ma soeur n’y avait pas poussé à sa place. Mon nez est plus long que celui de Ruby et j’ai une narine plus évasée que l’autre, étirée vers la droite par rapport à mon oeil brun incliné. Ma mâchoire inférieure oblique vers la gauche, d’où ma diction pâteuse et ma voix rauque. Des plaques d’eczéma colorent mes joues, tandis que Ruby a la peau claire et sans défaut. Nos cuirs chevelus s’épousent au milieu de nos têtes unies, mais mes cheveux frisottés ont des reflets auburn, tandis que ceux de ma soeur sont bruns, fournis et lisses. Ruby a au menton une profonde fossette que les gens trouvent attachante.

Je mesure un mètre soixante-cinq. À la naissance, mes membres étaient symétriques, proportionnels au reste de mon corps. À l’heure actuelle, ma jambe droite fait presque huit centimètres de moins que ma jambe gauche, et j’ai la colonne vertébrale comprimée, la hanche droite saillante. Tout ça parce que je trimballe ma soeur comme un bébé depuis que je suis toute petite : les minuscules cuisses de Ruby battent mes hanches, mon bras soutient son postérieur et son bras entoure depuis toujours mon cou. Ruby est ma soeur. Et aussi, bizarrement, indéniablement, mon enfant.

 

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