Les flibustiers du livre

Le livre, plus importante industrie culturelle du Québec, prend le virage numérique ! Trois entrepôts ont été créés pour les livres en français, et l’aventure a même séduit quelques pirates…

Ill : Lee Hasler

Appelons-le « BoB ». Nous tairons son vrai nom, car il y a quelques années, BoB a été pirate. Cet informaticien à l’aube de la quarantaine a patiemment numérisé une à une les 300 pages de son roman préféré. Il a ensuite transformé les images de chaque page en fichier texte grâce à un logiciel de reconnaissance de caractères. Puis, comme ce type de logiciel n’est pas parfait, il a corrigé une myriade de coquilles. Après plus de 40 heures de boulot, il a fait circuler son fichier sur Team AlexandriZ, le plus important site d’échange de livres numériques en français.

BoB préfère parler d’échange et de partage plutôt que de piratage : « Le mot est tellement laid. Je n’en suis pas fier. » Il justifie son geste notamment par le fait que le livre qu’il a numérisé était vieux. « L’auteur est décédé, dit-il. Le livre n’est plus sur le marché, alors je lui ai donné une deuxième vie. »

La « Team » existe depuis moins de trois ans sur le Web. Ce site est surtout le carrefour des amateurs de science-fiction, de polar et de littérature fantastique. On y trouvait, fin mai, quelque 1 840 livres téléchargeables, ce qui semble peu quand on sait que les réseaux de piratage de musique peuvent compter une centaine de millions de chansons !

C’est que copier un livre est une opération complexe. À Team AlexandriZ, chaque fichier doit franchir plusieurs étapes. « Après avoir été numérisé, le livre doit être mis en pages et relu », raconte BoB. Puis, Team AlexandriZ y appose un « label de qualité » avant de le diffuser en quatre formats (PDF, ePub, MOBI et document Word).

Cela donne parfois des fichiers de meilleure qualité que les versions numériques vendues par les éditeurs. Ainsi, dans L’art français de la guerre, d’Alexis Jenni (prix Goncourt 2011), Gallimard a laissé passer des dizaines de coquilles (« ils mangaient des nouilles », par exemple). Les relec­teurs de Team AlexandriZ les ont méticuleusement corrigées avant de diffuser leur version piratée, mais exempte de fautes.

« Ce n’est pas seulement la passion de la lecture qui les motive, explique BoB, c’est l’amour du livre. »

« J’aimerais ça qu’ils m’aiment un peu moins », lance Anne Robil­lard, dont les 33 romans se retrou­vent sur Team AlexandriZ, alors qu’officiellement seulement trois d’entre eux ont été numérisés. Cela veut dire que les 30 autres sont des copies confectionnées par les flibustiers de la « Team ».

« Si c’est vraiment un geste d’amour, il faudrait qu’ils comprennent qu’ils nous nuisent », dit l’écrivaine, qui a vendu plus de deux millions d’exemplaires des titres de ses séries Les chevaliers d’Émeraude, Les héritiers d’Enkidiev et A.N.G.E. Dans son site Web, elle demande à ses lecteurs de ne pas télécharger ses œuvres piratées : « Si vous voulez que je continue à en écrire, n’encouragez pas ça. »

Son avocate, Vivianne de Kinder, a envoyé des avis par courriel à différents sites de partage de fichiers : « La mise en ligne […] est attentatoire aux droits d’auteur […] et expose les contrevenants à des recours civils et criminels. » Mais le piratage continue, car Team AlexandriZ n’héberge pas les copies illicites dans ses ordinateurs, elle ne fait qu’offrir des hyperliens vers celles-ci. « C’est comme donner des coups d’épée dans l’eau », dit l’avocate, spécialisée en droits d’auteur.

Le phénomène n’est pas nouveau : on pirate les livres depuis un demi-millénaire ! Au 16e siècle, en Angleterre, Élisabeth Ire a donné à d’importants imprimeurs le monopole de certains ouvrages à grand tirage, comme la Bible. De plus petits ont voulu leur part du gâteau et ont produit des copies à meilleur prix. Mais ces publications illégales étaient saisies et les presses des pirates détruites.

Internet rend la copie plus facile, mais le piratage de livres demeure marginal. Faute de données fiables sur le phénomène, L’actualité a fait, en mai, une estimation dans le populaire site The Pirate Bay. Résultat : les livres ne représentent qu’environ 2 % du contenu partagé, le reste étant constitué de films, de musique et de logiciels.

« Il s’agit d’un problème vraiment mineur », confirme Marc Ménard, économiste spécialisé dans les industries culturelles à l’École des médias de l’UQAM. Pourquoi ? « Parce que le papier reste une technologie mauditement efficace, dit-il en prenant un livre dans ses mains. Tu peux le feuilleter, y écrire des notes facilement. La lecture à l’écran n’est pas encore devenue une habitude. »

L’industrie du livre prend malgré tout le virage électro. Trois entrepôts numériques ont été mis sur pied ces dernières années, un par Quebecor pour ses maisons d’édition, un par le diffuseur Prologue, qui compte quelque 800 titres, et un autre par l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL) et par la société d’édition électroni­que De Marque, qui en contient près de 9 000. Si vous achetez un livre électronique dans le site de Renaud-Bray ou dans RueDesLibraires.com, vous le téléchargerez en fait de l’un de ces trois entrepôts. Et, chose étonnante, tout le monde recevra sa part sur la somme que vous aurez payée : l’auteur, bien entendu, ainsi que son éditeur, mais aussi un libraire, un diffuseur et un distributeur…

Le numérique n’était-il pourtant pas censé faire disparaître les intermédiaires ? « L’idée n’est pas de garder tout le monde en vie artificiellement, explique Clé­ment Laberge, vice-président des services d’édition numérique de De Marque. C’est de donner à tout le monde le temps de s’adapter. »

Car une menace électronique bien plus grande que la copie illégale plane sur l’industrie. Elle vient de géants, comme la librairie en ligne Amazon, qui pourraient rompre l’équilibre de ce que Clément Laberge appelle « l’écosystème du livre » en « affaiblissant les intermé­diaires ». « Le piratage est de la petite bière en comparaison », dit-il.

Le livre est la plus importante des industries culturelles du Québec, avec des ventes d’environ 800 millions de dollars chaque année depuis 2007. C’est plus de trois fois les recettes des arts de la scène et quatre fois celles du cinéma. Malgré cela, l’industrie du livre reste fragile. Hormis quelques grands libraires, elle est formée d’un chapelet de petits acteurs. Pour la protéger ou la stimuler, le gouvernement du Québec a mis en place une série de mesures au cours des 30 dernières années. En 1997, par exemple, il a exempté la vente de livres de la TVQ.

Plusieurs de ces mesures ne s’appliquent toutefois pas au livre numérique. Pour Clément Laberge, il est donc important de respecter le plus possible l’écosystème du livre papier dans la transition vers l’électronique – et c’est ce que les entrepôts cherchent à faire.

Pour l’instant, la chaîne du livre est solidaire. Même si l’univers numérique n’est pas réglementé, l’industrie y reproduit de sa propre initiative les règles du livre papier. Les acteurs qui refusent de le faire sont exclus. Ainsi, aucun éditeur québécois ne vend sur Amazon.

Le gouvernement a toutefois entrepris une révision de la Loi sur le développement des entreprises québécoises dans le domaine du livre. Au menu, entre autres : comment tenir compte du contexte électronique ? « La ministre de la Culture et des Communications, Christine Saint-Pierre, est à un carrefour, dit Clément Laberge. Soit on adapte la réglementation au livre électronique, soit on accepte que le numérique échappe à la réglementation. »

Le dilemme est plus complexe qu’il n’y paraît. Déréglementer ferait le bonheur de bien des adeptes de tablette de lecture, qui trouvent que les livres électroniques, vendus au Québec à environ 65 % du prix du livre papier, sont encore trop chers. Un argument repris par les pirates. Mais cela pourrait aussi provoquer l’effondrement de la plus importante industrie culturelle québécoise. On comprend donc que le piratage soit un moindre souci. BoB peut dormir sur ses deux oreilles.

 

Les enjeux de la langue

Le français à l’ère 2.0 sera au cœur des débats du premier Forum mondial de la langue française, qui se tiendra au Centre des congrès de Québec du 2 au 6 juillet. Dans le but de réfléchir sur l’avenir de la langue française, ce forum rassem­blera des intellectuels et des jeunes d’Afrique, des Amériques, d’Asie, du Moyen-Orient et d’Europe autour de quatre thématiques : la place du français dans l’univers numérique ; la diversité linguistique ; les références culturelles ; l’usage du français dans le monde de l’économie, du travail et de l’éducation. Témoignages, tables rondes, ateliers, spectacles extérieurs… Environ 1 500 personnes participeront à la centaine d’activités prévues dans le cadre de cette initiative de l’Organisation internationale de la Francophonie.

Annick Poitras

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