Les frissons de l’été

Cette année, les lectures de vacances ne sont pas de tout repos — surtout pour les garçons qui en sont les héros.

Adieu, vert paradis

Difficultés d’apprentissage, décrochage, fugues, suicide… Le sort des garçons est devenu, ces dernières années, une de nos grandes préoccupations. Les statistiques alarmantes à leur sujet se reflètent aussi dans la littérature, où ils surpassent maintenant les filles en tant que victimes de choix. On n’a qu’à penser à l’admirable Adieu, vert paradis, d’Alexandre Lazaridès, un roman écrit avec le recul de la maturité, mais qui sait raviver, d’un coup de plume, les plaies de « la plus terrifiante époque de la vie ». L’auteur, Montréalais d’origine égyptienne, a puisé dans ses souvenirs du Caire pour recréer la douloureuse histoire d’un enfant martyrisé par son grand frère avec la complicité du père. Jamais il n’est à l’abri de leur violence, a fortiori quand il se croit en sécurité, bien caché sous son lit…

La sensibilisation aux problèmes particuliers des garçons ouvre surtout de nouvelles voies à la littérature policière. Ainsi, l’intrigue du dernier Harlan Coben, Sans un mot (Belfond), tourne autour de la disparition d’un ado, qui semble avoir été la cible de cyberintimidation. Un automne écarlate, de François Lévesque, décrit les souffrances de Francis, un petit Abitibien de huit ans qui voit la réalité dépasser la fiction de ses films d’horreur favoris quand il se trouve aux prises avec le harcèlement à l’école, l’abandon de son père et un voisin soupçonné de pédophilie. Le pire, c’est que Francis ne peut espérer de secours ni de sa mère, ni du directeur d’école, ni du médecin qui observe des marques suspectes sur son corps : « Parfois, les adultes ne comprenaient rien, à commencer par ce qu’ils avaient sous les yeux. »

La vulnérabilité des garçons est aussi au cœur du plus brillant thriller de l’année : Enfant 44, de Tom Rob Smith. Ici, le danger vient d’un tueur en série qui s’en est déjà pris à une quarantaine de petits garçons le long de la ligne transsibérienne, entre Moscou et l’Oural. Mais il est exacerbé par l’hypocrisie du régime soviétique de 1953, qui n’admet pas que l’URSS puisse engendrer un tel ogre. « Parler de meurtre, c’était faire un gigantesque pas en arrière », explique Leo Demidov, agent de la police secrète chargé d’étouffer l’affaire. Dans cette société paranoïaque où les seuls crimes officiellement admis sont ceux dirigés contre le pouvoir, Demidov finit par être lui-même soupçonné de trahison parce qu’il refuse d’accuser sa femme d’espionnage. Pour sa punition, il est muté dans un trou perdu de l’Oural, relégué au bas de l’échelle. Il se vengera à sa façon de ce système tordu qui « permet à un homme de tuer autant de fois qu’il voudra » : en s’acharnant à trouver le meurtrier des enfants.

Partant du triste constat que la famille, l’école, la société et l’État ne savent plus remplir leur rôle de gardiens auprès des garçons, certains auteurs ont entrepris d’assigner à ceux-ci de nouveaux protecteurs. Dans L’histoire d’Edgar Sawtelle, David Wroblewski confie son jeune héros muet à une meute de chiens particulièrement bien dressés. Descendant d’une lignée d’éleveurs canins du Wisconsin, Edgar voit sa vie menacée lorsque son père meurt assassiné et que l’oncle Claude vient prendre sa place dans le lit conjugal. L’enfant sait que Claude est le meurtrier : il l’a appris par une nuit d’orage, quand le spectre paternel lui est apparu sous forme de gouttes de pluie agglutinées et, comme dans Hamlet, lui a donné pour mission de le venger. L’oncle, ne pouvant plus supporter le regard accusateur de « ce garçon qui a passé sa vie à observer », décide de s’en débarrasser. Edgar s’enfuira avec ses chiens au fond des bois, où il apprendra d’eux comment survivre.

Les fantômes jouent le rôle de tuteurs dans L’étrange vie de Nobody Owens, roman très fantaisiste de Neil Gaiman. Ce sont ceux d’un cimetière de Londres qui élèvent Nobody après que sa famille a été massacrée par une bande de malfrats, les Jacks. En tant que « citoyen libre du cimetière », Nobody peut voir dans le noir et se rendre invisible aux vivants. Il a aussi accès à un ancien tumulus celte, où un monstre garde un trésor maudit, et au pays des goules, où le ciel est « de la couleur d’une plaie infectée ». Le cimetière, pourtant, lui semble de plus en plus étroit. Avant de pouvoir en sortir, il devra affronter les Jacks, qui ont retrouvé sa trace. « C’est chez moi ici, décidera Nobody. Je vais protéger cet endroit. »

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ET ENCORE…
Tom Rob Smith a grandi à Londres, où il vit encore. Né en 1979 d’une mère suédoise et d’un père antiquaire anglais, il a étudié à Cambridge et en Italie avant de devenir scénariste pour la télévision britannique. Il a aussi collaboré à l’élaboration du tout premier feuilleton cambodgien lors d’un séjour de six mois à Phnom Penh. Enfant 44 a reçu le prix Ian Fleming du meilleur thriller, et il sera bientôt adapté pour le cinéma par le réalisateur Ridley Scott. La suite de ce premier roman vient de paraître en anglais.

 

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