Les idées confuses

Deux écrivains avancent que les États-Unis ont tellement tordu les notions de bien et de mal qu’ils ne savent plus faire la différence entre les deux.

Les idées confuses
Photo : Beowulf Sheehan/Zuma/Keystone

C’est la face clandestine de la guerre en Afghanistan, celle que l’armée américaine cache dans les nuages. Depuis l’arri­vée au pouvoir du président Obama, les attaques d’avions-robots Predator ont quadruplé. Les pilotes, eux, sont bien à l’abri devant un bureau, quelque part dans le désert du Nevada, et ne seraient pas membres de l’Air Force, mais de la CIA.

Cette façon de faire la guerre à distance, sans même avoir à se déplacer, ne risque-t-elle pas de rendre les belligérants complètement inconscients de la portée de leurs actes ? La question semblerait superflue à Richard Elster, personnage charismatique au centre de Point oméga (en lire un extrait >>), le dernier roman de Don DeLillo. Cet ancien conseiller du Pentagone est convaincu que notre conscience est devenue un tel fardeau qu’il est temps de s’en débarrasser – quitte à entraîner l’annihilation de la race humaine. « C’est ça que nous voulons, dit-il. Être des pierres dans un champ. » Il s’est donc retiré dans le désert californien, où il aspire à cesser de parler. Or, il est harcelé par un jeune cinéaste qui veut recueillir sa confession.

Elster, il faut dire, en a lourd sur la conscience. À la manière de l’ancien secrétaire adjoint à la Défense Paul Wolfowitz, il a aidé l’armée américaine à « conceptualiser » la guerre en Irak en trouvant des slogans pour la justifier. « Quand on prépare une guerre, il n’est pas de mensonge qui ne puisse se défendre. Nous allions au-delà. » Avec un cynisme éhonté, il a fait l’apologie de l’hégémonie américaine, de la reddition, de la torture. Ses grands principes néoconservateurs seront mis à rude épreuve quand sa fille, venue lui rendre visite, disparaîtra dans un ancien terrain d’essais mili­taires. Avec un laconisme poussé à l’extrême limite de l’elliptique, Don DeLillo nous laisse deviner ce qui a pu lui arriver, et comment l’Amérique, image par image, se désensibilise à la violence et finit par ne plus rien ressentir.

Le toujours étonnant R.J. Ellory utilise aussi le prétexte d’une enquête policière pour exposer l’engourdissement de l’âme américaine. « Nous nous sommes anesthésiés tout seuls », écrit-il d’ailleurs dans Les anonymes (en lire un extrait >>). Le roman commence avec la découverte, à Washington, des corps de quatre jeunes femmes aspergées de lavande, le cou entouré d’un ruban. Ce qui semble être une banale histoire de tueur en série vire au thriller politique dès qu’apparaît John Robey, le principal suspect.

John Robey a été recruté par la CIA lorsqu’il était encore étudiant. Il raconte son entraînement, son endoctrinement. Il rappelle qu’au début de la Deuxième Guerre mondiale les États-Unis étaient la seule puissance sans services secrets, et note que 40 % des activités d’espionnage de l’Agence ciblent illégalement des Américains. Dans les années 1980, Robey a été envoyé au Nicaragua comme assassin pour appuyer les contras. « J’étais la massue de service », dit-il. Longtemps, il a cru agir au nom du bien commun. Il partageait l’opinion que « le bien et le mal ne signifient plus rien quand il s’agit de la sécurité du pays ». Jusqu’à ce qu’il entende enfin la voix de sa conscience.

Quel rapport entre les meurtres de Washington et le Nicaragua ? R.J. Ellory laisse le lecteur dans le noir jusqu’à la toute fin. Il dénoue alors les fils enchevêtrés de son intrigue d’un coup de maître, sans en échapper un seul. Et il nous laisse avec cette mise en garde : « Moins vous regardez la réalité en face, plus vous risquez d’être dominé par elle. »

 

ET ENCORE…

R.J. Ellory est la preuve vivante que « plus on travaille, plus on est chanceux » : il a écrit 24 romans en six ans avant de trouver enfin un éditeur. Orphelin élevé dans un pensionnat de Birmingham, en Angleterre, il a fait de la prison à 17 ans pour braconnage, puis a travaillé pour une compagnie de transport de marchandises. Il vit maintenant dans les West Midlands avec sa femme et leur fils. L’an dernier, il recevait le Prix des libraires du Québec pour Vendetta. Il vient de terminer un scénario tiré de son roman Seul le silence, dont l’adaptation sera tournée par Olivier Dahan, le réalisateur de La môme.

Point oméga, par Don DeLillo, Actes Sud/Leméac, 144 p., 20,95 $.

Les anonymes, par R.J. Ellory, Sonatine, 688 p., 34,95 $.

 

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