Les journalistes sont-ils des artistes ?

Comme les artistes, les journalistes indépendants comptent parmi les plus précaires du système médiatico-culturel québécois. Les reconnaître comme des travailleurs culturels serait peut-être une solution pour améliorer leur statut, croit Marilyse Hamelin.

Photo : Andréanne Gauthier

Non, je n’écrirai pas une ligne sur l’importance de nos médias d’information comme chiens de garde de la démocratie ou leur rôle crucial au Québec pour le maintien de notre petit écosystème culturel. D’autres l’ont fait avec talent la semaine dernière, dans la foulée de la commission parlementaire sur l’avenir des médias d’information.

Mais si vous trouvez qu’on vous rebat les oreilles en ce moment avec la crise des médias, les menaces de fermetures de journaux et les pertes d’emploi, sachez que ceux qui écopent encore davantage et depuis plus longtemps parmi la classe médiatique sont les journalistes indépendants.

Ces 30 dernières années, leur revenu moyen a diminué de 30%. Diminué? Oui, parce que, malgré les années qui ont passé, les tarifs à la pige, eux, sont restés les mêmes. Ils n’ont jamais été indexés, et ce, malgré l’inflation, le coût de la vie qui, lui, augmente en flèche.

En connaissez-vous beaucoup de professions exercées par des professionnels qualifiés et diplômés dont les revenus baissent d’année en année?

Plutôt que de baisser les bras, l’Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ) a présenté en commission plusieurs pistes de solutions, dont une proposition extrêmement novatrice, peut-être bien même révolutionnaire: reconnaître les journalistes indépendants comme des travailleurs culturels.

C’est loin d’être bête. Après tout, les conditions socioéconomiques de la majorité des journalistes indépendants s’apparentent à celles de nombreux artistes: précarité d’emploi, faible rémunération et absence de protection sociale. Je peux en témoigner, étant moi-même journaliste indépendante (et membre de l’AJIQ).

Déjà, en 2010, le rapport du Groupe de travail sur l’information au Québec proposait de s’inspirer de la Loi sur le statut de l’artiste afin de mettre en place un régime de négociation collective pour les journalistes pigistes afin de fixer des conditions minimales de travail et d’établir les clauses d’un contrat type.

«En l’absence d’un cadre de négociation collective, cette situation désavantage nettement les journalistes indépendants, qui n’ont pratiquement aucun pouvoir de négociation individuelle face aux grands groupes de presse, qui en profitent pour maintenir leurs tarifs au minimum et pour imposer les contrats abusifs», concluait-elle.

Une fois reconnus comme des travailleurs culturels, les journalistes indépendants auraient droit à la négociation collective au même titre que les artistes.

La petite association a aussi proposé que l’on considère les médias d’information comme des organisations culturelles et donc admissibles à un soutien public. Il serait temps, ai-je envie de dire….

Enfin, l’AJIQ propose que l’on offre un soutien direct aux journalistes indépendants par le biais de bourses de recherche, de formation, de création ou de production.

Non seulement toutes ces mesures contribueraient à traverser la crise actuelle, mais elles pourraient bien encourager la création de nouveaux médias indépendants innovants dans leur couverture, leur ton et leurs modèles économiques. Bref, c’est toute la société qui en bénéficierait.

Mais voilà, du côté des élus, on part de loin. Comme l’a écrit une collègue sur Facebook, on dirait presque que l’Assemblée nationale a découvert le journalisme indépendant à l’occasion de la commission…

D’ailleurs, plus largement, si la plupart des participants ont paru sensibles à l’importance d’un journalisme de qualité et à la nécessité d’une aide publique, d’autres semblaient plutôt se faire les porte-voix de nombre de citoyens ayant au mieux tendance à hausser les épaules devant l’actuelle hécatombe.

En fait, seule la députée de Verdun, Isabelle Melançon, a semblé maîtriser les enjeux soulevés. Mais il s’agit d’une élue de l’opposition. Les plus cyniques diront que les élus deviennent tout à coup pleins de sollicitude une fois assis du mauvais côté de la Chambre…

Il n’y a pas de hasard, l’ancienne membre du cabinet Couillard a œuvré pendant de nombreuses années dans la sphère cultuelle, voila qui aide probablement à faire le rapprochement entre le statut d’artiste et celui de journaliste indépendant.

Cela dit, il reste peut-être une lueur d’espoir: le gouvernement Legault devrait revoir le cadre législatif entourant le statut de l’artiste durant l’actuel mandat. Espérons que le témoignage des représentants de l’AJIQ trouve écho auprès de l’actuelle ministre de la Culture, Nathalie Roy, à travers tout le bruit qu’a fait la commission.

En attendant, la question demeure: les journalistes indépendants sont-ils des artistes?

Je dirais qu’il y en a chez eux de la graine, dans cette idée même de faire bande à part, de se confiner en quelque sorte à la marginalité. Disons que ces électrons libres, aux plumes moins formatées, proposent bien souvent des angles et des sujets pensés «en dehors de la boîte», parce qu’ils en ont le loisir avec leurs horaires atypiques et leur quotidien qui n’en est pas vraiment un.

Nombre d’entre eux contribuent d’ailleurs grandement à l’écosystème culturel en parlant de littérature, de danse, de cinéma, de musique émergente, etc. dans différents quotidiens et magazines, de même qu’à la radio et à la télévision. Même que plusieurs d’entre eux exercent des activités artistiques en parallèle à leur carrière journalistique, en devenant scénaristes, essayistes, romanciers, conférenciers…

Une chose est sûre, tout comme les artistes, les journalistes indépendants comptent parmi les plus précaires de notre système médiatico-culturel. En ce sens, le rapprochement apparaît légitime, probablement même justifié.

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4 commentaires
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Excellent papier. Mais il faut savoir qu’il y a longtemps que l’AJIQ mène cette bataille, avec les André G. Côté, Lyne Fréchette, etc. L’AJIQ a voulu que les recherchistes journalistes indépendants soient reconnus comme artistes selon la Loi sur le statut de l’artiste il y a un bon moment déjà. (Extrait de Les Nouveaux journalistes, troisième édition revue et augmentée à paraître, PUL – P. Lapointe/C.Dupont):
« L’AJIQ a tenté, au milieu des années 1990, d’obtenir un statut de ce genre pour les recherchistes : de 1993 à 1998, avec l’appui juridique et financier de la CSN, elle a piloté une démarche devant l’organisme gouvernemental chargé de décréter, à l’époque, qui méritait un tel statut : la Commission de reconnaissance des associations d’artistes (CRAA, qui a été rebaptisée la CRAAAP, Commission de reconnaissance des associations d’artistes et des associations de producteurs). La démarche s’est soldée par un échec. La CRAA a décrété que les recherchistes n’étaient pas des professionnels de la télé – c’est vraiment ainsi qu’elle l’a formulé. On aura donc compris que l’objectif concernant « le statut de recherchiste » n’est pas d’obtenir une banale étiquette. Ni d’établir une corporation qui éterminerait qui est journaliste et qui ne l’est pas. L’objectif est d’améliorer les conditions de travail de ces journalistes : si, en 1998, on avait décrété que les recherchistes étaient des journalistes, ils gagneraient aujourd’hui un salaire correspondant davantage à leur formation ou à leur
expertise.
Christiane Dupont
Le 6 septembre 2019

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L’arme la plus efficace de tout travailleur est la qualité exceptionnelle de son travail. Une qualité exceptionnelle commande une rémunération exectionnelle. Une qualité médiocre, commande un salaire médiocre. Une syndicalisation des journalistes indépendant, bénéficiera les médiocres, et désavantages les excellents. Il y aura donc nivellement vers le bas, comme partout ailleurs au Québec. … pas une bonne idée… JL

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Intéressant. Mais doit-on comprendre que vous considérez que tous les syndiqués du Québec fournissent du travail médiocre? Dans le cas des journalistes indépendants, on doit surtout comprendre qu’il y a nivellement par le bas de la rémunération, depuis des lustres. Et quand il n’y aura plus de journalistes indépendants parce qu’ils ne peuvent pas gagner leur vie en étant journaliste indépendant, qui écrira dans les magazines que nous aimons à lire ? Ce sont en majorité des journalistes indépendants qui écrivent les magazines que nous lisons, sur tous les sujets.