Les laboureurs du ciel

Extrait du roman Les laboureurs du ciel, par Isabelle Forest, avec l’aimable autorisation des éditions Alto.

Extrait du roman Les laboureurs du ciel, par Isabelle Forest

         On la vit arriver à l’aurore, comme il en échoue souvent à cette heure maudite. Elle avait la tête basse et cachait son visage dans son capuchon, qu’elle tenait d’une main tremblante, nerveuse.

         On l’a poussée contre la pierraille suintante des murs, sans délicatesse. On l’a ferrée à la cheville. Toutes la dévoraient des yeux, sauf Bernadette, qui a depuis toujours le regard fuyant, effrayée par ce monde clos et obscur, si proche des Enfers. Quel – qu’un dans l’ombre a ri et soufflé :

         « Bienvenue, petite. »

         Le rire en ces lieux boueux, peuplés de rats et couverts de gringuenaudes, ne transportait pas la joie, mais une douleur muette, plus vive encore que celle logée dans un sanglot. Aucune fille ne disait mot. Elles guettaient toutes la nausée qui ne pouvait tarder, même si la petite tenait un pan de capuchon sur son nez et sa bouche. En effet, son corps, qui ne paraissait pas bien gras sous son manteau, fut rapidement pris de spasmes violents. Elle pencha la tête, entrouvrit les lèvres et laissa filer dans un râle une eau grumeleuse sur le sol. Les prisonnières gardaient le silence. Elles attendaient que les crampes s’estompent.

         Comme les autres avant elle, la petite ne s’habituerait pas à l’odeur infecte des cachots, mais toutes espéraient que son corps se calmerait avant qu’il ne lui reste que du sang à vomir.

         Les filles étaient enfermées pour des raisons souvent semblables. On ne réinvente pas le crime tous les jours. Dans ce pays aux mœurs réprimées et à la justice défaillante, voire corrompue, il était fréquent qu’on enchaîne sans procès, pour de simples rumeurs. On comptait sans doute plus de bonnes gens à l’intérieur de ces murs infernaux que sous le ciel de Paris, la nuit, où erraient librement scélérats et ribaudes.

         Plusieurs prisonnières étaient là parce que leur mari n’en voulait plus : une plainte d’adultère, une menace de mort, vraie ou fausse, suffisait à libérer l’homme de son épouse, menée sans ménagement aux cachots. Une femme trop belle n’était pas servie en ce pays. Elle attirait les hommes, mais aussi la haine des épouses apeurées de la voir se lover contre le corps de leur mari. Mieux valait parfois naître bête et laide que de moisir à l’ombre avec pour compagnes la démence, la détresse et la pourriture.

         Déjà affectées des pires désordres de la chair, nourries de rats, les filles recevaient régulièrement la visite de la fièvre, du délire et de la dysenterie. Leur peau se couvrait de pustules et de champignons, leurs dents noircies et cassées tombaient, et leur chevelure, pour ce qu’il en restait, blanchissait à vue d’œil. Elles tremblaient de froid et de faim. Jours et nuits n’étaient plus que mauvais rêves.

         Contrairement à celles qui laissaient là, mois après mois, année après année, un peu plus de leur corps et de leur âme, Marie Malvaux ne resta pas longtemps dans les cachots. Trois jours seulement après son arrivée, c’est encore nimbée d’une beauté et d’une grâce intactes et forte d’une lucidité remarquable qu’elle fut libérée pour aller mourir.

 

La suite dans le livre…

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